Législatives : pourquoi les résultats du 1er tour sont contestés par la Nupes ?

Quelques heures après l'annonce des résultats du 1er tour des législatives, la bataille a déjà férocement repris entre la majorité sortante et la Nupes, son principal opposant. En jeu : la première place en nombre de voix, que le ministère de l'Intérieur attribue à Ensemble!, mais revendiquée aussi par la coalition de gauche, qui accuse l'Intérieur de "manipulation" dans les étiquettes sur certaines circonscriptions. Certains médias, comme Le Monde ou l'AFP, placent également la Nupes légèrement en tête. Une première place qui donnerait forcément de l'élan, mais qui, compte tenu des scores très rapprochés, pourrait avoir des conséquences très relatives sur l'issue du second tour. Explications.

20 heures, dimanche 12 juin, les premières projections de cinq instituts de sondage donnent la gauche unie (LFI, PCF, PS et EELV) réunie sous l’étiquette Nupes et Ensemble!, la coalition autour du parti présidentiel, au coude à coude avec environ 25% des voix.

Alors que les projections s’affinent au fur et à mesure de la soirée électorale, l’écart reste serré. Jean-Luc Mélenchon, leader de la Nupes, estime peu après 20 heures que "le parti présidentiel est battu et défait". Elisabeth Borne, première ministre et candidate Ensemble! dans le Calvados se félicite elle d’une "présence massive au second tour" pour le parti présidentiel.

Mais il faut attendre la nuit pour obtenir les résultats complets du ministère de l’Intérieur. Et, selon ces derniers, Ensemble! est arrivé légèrement en tête avec 5.857.571 voix, soit 25,75% des votes exprimés, contre 5.836.201 voix pour la Nupes (25,66%). Soit à peine plus de 21.000 voix d'écart.

Graphique montrant les résultats complets du premier tour des élections législatives en nombre de voix ( Sophie RAMIS, Kenan AUGEARD, Paz PIZARRO / )

Colère du côté de la Nupes, et notamment de LFI. Dans un tweet nocturne, Manuel Bompard, directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon et candidat à Marseille, a fait valoir que "la Nupes réalise 6.101.968 voix (soit 26,8%)", accusant le ministère de l'Intérieur de lui en attribuer moins "pour faire apparaître artificiellement le parti de Macron en tête".

Le numéro deux de LFI Adrien Quatennens a lui dénoncé dans la matinée sur franceinfo des "tripatouillages" d'un "ministère qui par exemple reclasse des candidats Nupes en Divers gauche". Des accusations que Christophe Castaner, le patron des députés a qualifié sur la même antenne de "théorie du complot".

Pourtant, selon le comptage effectué par l'AFP, la Nupes arrive très légèrement en tête avec 5.880.605 voix, soit 25,85% des suffrages, soit 19.812 voix de plus qu'Ensemble! (5.860.793 voix). Selon Le Monde, la Nupes arrive en tête avec 26,10 %, contre 25,81 % pour Ensemble!.

Etiquettes contestées dans l'Hexagone

Manuel Bompard fait valoir que trois candidats investis par la Nupes n’ont pas été comptabilisés comme tels par l’Intérieur.

Justement, côté Beauvau, on fait valoir que ces "trois candidats initialement investis par la NUPES (...) avaient déclaré vouloir renoncer à cette investiture" et ont donc été "comptabilisés en divers gauche".

Mais la situation est complexe. Les trois candidats, et députés sortants du groupe Socialistes et apparentés, Hervé Saulignac (Ardèche), Dominique Potier (Meurthe-et-Moselle) et Joël Aviragnet (Haute-Garonne), figurent aujourd'hui tous les trois sur la liste des investis disponible sur le site officiel de la Nupes. Mais le nom d'Hervé Saulignac figurait dans la liste le 19 mai, puis semble en avoir disparu un temps selon les archives disponibles via le moteur d'archivage Wayback Machine. Celui de Joël Aviragnet ne figure pas dans les quelques archives disponibles jusqu'au 9 juin compris, mais est bien mentionné aujourd'hui.

Toujours est-il qu'ils sont chacun arrivés en tête au premier tour, et si l'on additionnait leurs voix au total national obtenu par la Nupes, cela la ferait mathématiquement repasser devant.

Mais le ministère a considéré qu'ils avaient "déclaré vouloir renoncer à cette investiture".

Dans les faits, Dominique Potier s'était déjà montré assez catégorique lors d'un débat chez nos confrères de France 3 Grand Est le 1er juin dernier.

"J'ai pris l'étiquette Divers Gauche pour me différencier de cet accord avec lequel j'avais des réserves importantes", a-t-il expliqué, citant l'exemple de la "désobéissance européenne", ou du "rapport à l'autorité républicaine". Interrogé par l'AFP le 13 juin, Dominique Potier a affirmé qu'il n'était pas candidat Nupes, mais Divers gauche, même si la Nupes n'a pas présenté de candidat contre lui, et qu'il pourrait s'il est élu, siéger avec le groupe socialiste et apparenté.

Selon des propos rapportés par nos confrères du Dauphiné libéré début mai, Hervé Saulignac avait tenu à se distinguer de La France insoumise.

"Cet accord ne fait pas de moi un Insoumis. Je ne suis pas un Insoumis et je ne le serai jamais. Ce serait mentir aux électeurs que de dire le contraire. On est différent", avait-il déclaré, voyant dans cette union de la gauche "un accord électoral qui permet à chaque formation d'avoir des représentants à l'Assemblée nationale".

Toujours est-il qu'interrogé par l'AFP le 13 juin, le candidat insiste : "Je suis candidat de la même manière, PS dans le cadre de l'accord national qui s'appelle Nupes (...) Soit on est dans l'accord, soit on n'y est pas. Il n’y a pas un pied dedans un pied dehors, on y est ou on n’y est pas".

Concernant Joël Aviragnet, la situation est politiquement plus complexe. Il a été cité par Jean-Luc Mélenchon, comme un exemple d'une candidature Nupes non comptabilisée par le ministère de l'Intérieur.

Le député est un proche de Carole Delga, la présidente PS de la région Occitanie, opposée à l'accord de la Nupes, un projet comportant "beaucoup de flou ou d'omissions" aux "conditions pas satisfaisantes" selon elle. Cette dernière était même la directrice de campagne de Joël Aviragnet.

Le député sortant a fait parfois figurer le logo de l'alliance des partis de gauche sur certains communiqués. On ne trouve pas de trace de prise de parole publique dans laquelle il déclarerait renoncer à cette étiquette.

Il a toutefois publiquement déclaré qu'il ne soutenait "pas toutes les propositions du programme commun", même s'il se retrouvait "pleinement dans (son) projet social". Insuffisant pour d'autres membres de la coalition, et une candidature dissidente a vu le jour, portée par Annabelle Fauvernier, et soutenue par La France insoumise et EELV. Les écologistes accusant notamment M. Aviragnet "de ne pas soutenir les 650 mesures du programme".

A 48 heures du premier tour, la candidate avait même partagé sur Twitter une photo d'elle et de Manuel Bompard, flanquée d'une citation appelant à voter pour elle pour que le programme de la Nupes soit appliqué. Contacté par l'AFP, Manuel Bompard confirme que "le candidat officiel Nupes dans la Haute-Garonne était Joël Aviragnet mais que LFI et EELV soutenaient Annabelle Fauvernier", citant un seul autre exemple à Paris "où la candidate officielle Nupes était Danielle Simonnet, mais où le PS soutenait Lamia El Araaje" (les deux sont qualifiées pour le second tour, NDLR).

"La circonscription a été accordée au parti socialiste dans le cadre des accords avec la Nupes. Elle n'a jamais été enlevée", commente l'entourage de M. Aviragnet, contacté par l'AFP.

Le ministère fait aussi valoir que la situation est la même pour la majorité présidentielle, par exemple pour le ministre "Damien Abad, dont on peut légitimement penser qu'il est soutenu par 'Ensemble'", et qui "est comptabilisé en Divers droite".

Par ailleurs les candidats Nupes, s'ils étaient élus, et ce comme tous les députés, garderaient leur liberté de vote, quels que soient leur investiture ou leur éventuel groupe à l'Assemblée. Et les "points de divergences des différentes composantes de la Nupes", seront "soumis à la sagesse du Parlement", n'a pas manqué de rappeler le 20 mai Joël Aviragnet.

Les Outre-mer et le comptage des médias

Autre point de divergence entre l'Intérieur et la Nupes : la question des candidats dans les Outre-mer.

"Jean-Hugues Ratenon siège 5 ans au groupe LFI à l'Assemblée. Il n'est pas classé NUPES par Darmanin mais 'divers gauche'. Il est arrivé en tête de la 5e circo de La Réunion", fustige Jean-Luc Mélenchon.

"C'est la direction de campagne de Nupes qui, par un mail adressé au ministère de l’intérieur le 8 juin 2022, a listé l’ensemble des candidats à qui il conviendra d’attribuer la nuance 'Nupes'. Dans cette liste pourtant très complète ne figurait aucun candidat outre mer", rétorque le ministère de l'Intérieur.

Là encore tout est question de point de vue. Il est juste de dire qu'il n'y a pas d'investitures dans les outre-mer dans la liste de la Nupes tout comme en Corse.

Ainsi certains candidats de Corse et d'Outre-mer, territoires hors accord national de la Nupes, n'ont pas été comptabilisés, comme Karine Le Bon dans la 2e circonscription de La Réunion et le député sortant Insoumis Hugues Ratenon dans la 5e.

Pourquoi ? "Il existe des formations politiques locales qui ne pouvaient pas être représentées lors des négociations nationales" sur la Nupes, explique Manuel Bompard interrogé par franceinfo, et "il était donc difficile de dire en leur nom qui serait candidat". Toujours est-il que certains de ces candidats, et notamment Jean-Hugues Ratenon, ont arboré publiquement leur soutien à la coalition de gauche sur leurs affiches. Ce qui fait dire à la Nupes que l'Intérieur aurait dû comptabiliser leurs voix.

Capture d'écran FB prise le 13/06/2022

D'ailleurs tous les médias n'ont pas adopté le même étiquetage que celui retenu par le ministère de l'Intérieur.

A titre d'exemple, l'AFP a pris en compte sous la nuance Nupes les quelque 44.400 voix recueillies par Hervé Saulignac, Dominique Potier et Joël Aviragnet. C'est la raison pour laquelle notre comptage a placé en légère tête la Nupes, avec 19.812 voix d'avance sur Ensemble!

De son côté, le journal Le Monde a également effectué son propre calcul et voit également la Nupes arriver très légèrement en tête avec 26,10% des voix, contre 25,81% pour Ensemble ! . Là encore, la différence provient de l’étiquetage retenus pour certains candidats par le quotidien national, qui diffère "légèrement de celui du ministère", explique le quotidien.

Un enjeu avant tout politique

Si l’imbroglio persiste donc, l’enjeu de cette bataille est avant tout une question de "dynamique" tant l'écart de voix est minime, ont commenté pour l’AFP experts et politologues.

"Il n'y a pas de conséquence politique liée au mode de scrutin du fait d'arriver premier au deuxième. C'est plutôt pour créer une dynamique pour le second tour que l'on souhaite apparaître en premier sur la photo", a expliqué le politologue Olivier Rozenberg, professeur à Sciences Po Paris, contacté le 13 juin par l'AFP.

"Il y a un rapport de forces extrêmement serré entre la Nupes et la majorité présidentielle qui, à ce stade, ne permet pas à celle-ci d'être assurée d'avoir une majorité absolue" dans une semaine, a observé Mathieu Gallard, directeur d'études à Ipsos France.

"Ce qui compte pour gagner le second tour, ce sont les réserves de voix et le fait d'être premier ou deuxième ne préjuge en rien de ces réserves", a ajouté Olivier Rozenberg.

Or, la Nupes ne part pas favorite dans nombre des duels en raison d'un désavantage sur les réserves de voix: unie dès le premier tour, la gauche a fait le plein, alors qu'Ensemble pourra compter sur les voix de droite. "Les projections les plus hautes pour la Nupes et les plus basses pour la majorité présidentielle donnent 60 à 70 sièges d'avance pour cette dernière. C'est très conséquent", estime Frédéric Dabi, directeur général de l'Ifop.

La Nupes pourrait donc jouer une partie du scrutin sur sa capacité à mobiliser des abstentionnistes, après une abstention record (52,49%). Aurélie Trouvé, présidente du parlement de la Nupes, estime qu'il y a "des réserves de voix énormes chez les abstentionnistes".

Selon Simon Persico, spécialiste de la gauche et professeur à Sciences-Po Grenoble, la Nupes va devoir "trouver un équilibre délicat, un fil ténu": "D'un côté mobiliser les abstentionnistes, car ses électeurs sont ceux qui se sont le plus démobilisés par rapport à la présidentielle; de l'autre mener une campagne rassembleuse, qui réussisse à contrebalancer la stratégie de LREM d'en faire le camp anti-républicain, islamo-gauchiste, décroissant".

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