Législatives: comment expliquer la désillusion du RN

La marche de ce second tour des élections législatives était-elle trop haute pour le Rassemblement national? Après avoir cru jusqu'au bout à une majorité relative, si ce n'est à une majorité absolue avec Jordan Bardella au poste de Premier ministre, l'heure est au bilan pour les lépenistes, qui n'ont pas obtenu les scores espérés ce dimanche 7 juillet au second tour des élections législatives anticipées.

En tête dans 297 circonscriptions sur 577 au soir du premier tour, le RN a été relégué à la troisième place en nombre de sièges derrière le Nouveau Front populaire et le camp présidentiel... Le parti disposait avant la dissolution de 88 élus à l'Assemblée, il en aura désormais 143 avec ses alliés ciottistes. Une progression, mais loin du seuil des 289 députés requis pour former une majorité absolue.

Dans les QG, les visages des militants ont affiché stupeur et déception dimanche soir. Alors que la majorité des sondages donnait le Rassemblement national grand gagnant, comment s'explique cette déception? Les mots ont eu du mal à sortir le soir des résultats. On parle de progression, de percée, "la plus importante de notre histoire", a déclaré le jeune président du parti dans son allocution post-scrutin - il est vrai que le RN n'a jamais eu autant d'élus à l'Assemblée. Mais une fois le coup encaissé, le RN parle de défaite.

"Les causes endogènes, il faut les traiter"

"On commet toujours des erreurs, j'en ai commis (...) J'assume ma part de responsabilité tant dans la victoire aux élections européennes que dans la défaite d'hier", a déclaré Jordan Bardella devant le QG de son parti, lundi 8 juillet.

"On est déçu... Vers 19h, on a compris...", a raconté un proche conseiller de Marine Le Pen à BFMTV.

La cheffe de file des députés RN à l'Assemblée a, elle, joué les vieux sages. " J'ai trop d'expérience pour être déçue par un résultat où nous doublons notre nombre de députés", a affirmé Marine Le Pen sur TF1, le soir des résultats, exagérant le décompte - le Rassemblement national disposait de 88 députés avant la dissolution, il en aura désormais 143 avec ses alliés ciottistes.

Pour un autre de ses proches, plusieurs facteurs expliquent cet échec. "Il y a des causes endogènes et exogènes. Les causes endogènes, il faut les traiter. Les causes exogènes, il faut les atténuer", analyse cette source.

Le parti n'avait-il pas réussi sa "dédiabolisation" ces dernières années? Il a pourtant gagné 7,55 points de pourcentage entre la présidentielle de 2017 et celle de 2022. Aux européennes, Jordan Bardella a viré en tête avec 31,37% des suffrages, loin devant la liste macroniste de Valérie Hayer, deuxième avec 14,6%. Et encore au premier tour des législatives, le RN et ses alliés ont obtenu plus de 10 millions de voix au niveau national.

"Le parti de Marine Le Pen est certes devenu structurant de notre système politique", constate le politologue du Cevipof, Bruno Cautrès auprès de BFMTV.com. "Mais en pratique à l'Assemblée, sa capacité à faire accepter ses idées, à convaincre les autres forces, à fédérer autour d'eux et à nouer des alliances est encore trop faible".

"Malgré tout ce qu'on peut dire sur la banalisation du RN, les électeurs le considèrent encore comme un parti dangereux et sont prêts à se mobiliser pour des candidats très éloignés de leurs préférences", prolonge le politologue et professeur à Sciences Po Grenoble Simon Persico.

Un front républicain plus fort que prévu

La dynamique du premier tour s'est fracassé au second sur un "front républicain" plus vivace qu'on ne l'imaginait. Plus de 200 candidats qualifiés ont choisi de se retirer pour éviter une triangulaire et une quadrangulaire et faire barrage à l'extrême droite. Et les électeurs ont suivi: sur 215 circonscriptions où un désistement a été enregistrés, 173 ont vu la défaite du candidat RN, selon le décompte de France info.

"Les désistements et les appels à voter ou faire barrage ont fonctionné", constate un proche de Jordan Bardella, tout en voulant y voir "un résultat de sursis pour ce système qui a fait des combinaisons".

Au soir du 7 juillet, le président du RN a lui-même fustigé des "alliances politiciennes contre-nature" et des "arrangements électoraux dangereux".

"Il s'est passé une surprise totale, ne nous racontons pas d'histoire", a reconnu d'emblée Bernard Sananès, président de l'institut Elabe, interrogé lundi matin sur RMC. "Je ne vais pas vous dire qu'on l'avait prévu, un peu prévu, à moitié prévu. Ce n'est pas vrai."

"On mesurait il y a trois jours un front républicain très faible, moribond, et (dimanche) il a été très puissant", abonde pour BFMTV.com Vincent Thibault, directeur conseil opinion pour Elabe. Pour ce spécialiste, le front républicain a été "réactivé" pendant la semaine de l'entre-deux tours. Et "de jour en jour" en raison notamment des polémiques concernant certains candidats du RN relayées dans les médias.

"Ce qui est sûr c’est qu’il y a toujours des trucs à améliorer", commente un conseiller de Marine Le Pen auprès de BFMTV.

L'ombre des "brebis galeuses"

La cheffe avait pourtant veillé au grain durant ses deux ans à la tête du groupe RN à l'Assemblée nationale. À l'Assemblée d'abord, en adoptant un comportement qui tranche face "au bruit et à la fureur" des députés de La France insoumise ou en affichant la volonté de voter n'importe quel texte législatif "s'il va dans le bon sens". Et en circonscription, en poussant les députés RN à être présents à la plupart des événements locaux et à se créer un réseau le plus large possible.

Officiellement, le RN avait tout prévu avec son "plan Matignon", censé prévoir toute la logistique en cas d'élections législatives anticipées et ne nécessitant que "d'appuyer sur un bouton" pour être activé dans l'hypothèse d'une dissolution.

"On est prêts depuis des mois", assurait le porte-parole Laurent Jacobelli sur France info en décembre. "Nous avons nos 577 candidats prêts à être présentés si jamais l'occasion se présente." Ce "plan Matignon" était en principe "une bonne idée", explique à BFMTV un proche de la fille Le Pen, mais sa "mise en œuvre était perfectible", reconnaît-il.

L'architecte du "plan Matignon", le directeur général Gilles Pennelle, a démissionné au lendemain des législatives, après que l'entre-deux tours a montré les failles dans la sélection des candidats. Impréparation et flottements dans certains débats locaux, condamnation pour une prise d'otages, propos racistes, climato-sceptiques, complotistes, antisémites... Les exemples se sont multipliés. Des "brebis galeuses", répondait Jordan Bardella. Des "moutons noirs", estimait Marine Le Pen.

"Il faut être meilleur (...) Il faut continuer à travailler à former les gens", concède un conseiller de la tête du parti.

Autre ombre au tableau: le flou autour du programme du parti. Sur les binationaux, la réforme des retraites, les institutions européennes... Les revirements depuis les européennes et le manque de clarté ont perturbé la campagne de l'extrême droite. De quoi faire dire à ce même conseiller: "On doit avoir un programme de plus en plus performant."

"Ça va pas, mais ça ira", conclut un élu RN auprès de BFMTV. Derrière la réalité d'une défaite, l'extrême droite signe toutefois sa plus grosse progression dans les arènes du pouvoir. Dimanche, il est devenu le premier parti de l'Assemblée nationale. Et plus de 10 millions d'électeurs lui ont donné leur voix au premier tour. "L’histoire n’est pas finie. Elle ne fait que commencer", estime un proche de Marine Le Pen.

Article original publié sur BFMTV.com