Législatives 2024 : « Gabriel Attal bénéficiera d’une légitimité forte après avoir été celui qui a évité la déroute », considère Anne-Charlène Bezzina

La décision de la dissolution n’était pas la sienne, mais la stratégie du désistement et du barrage républicain, Gabriel Attal l’assume. Pas une voix pour le Rassemblement national, voici le credo martelé par le Premier ministre démissionnaire lors de l’entre-deux tours. Si l’ex majorité présidentielle perd près d’une centaine de sièges, Gabriel Attal s’est félicité d’avoir réussi à déjouer les sondages et les en réalisant un score « trois fois supérieur à ce qui était prévu » au début de la campagne. Par ailleurs, Emmanuel Macron a demandé à l’ancien socialiste de rester à Matignon « pour la stabilité du pays » en attendant la structuration de l’Assemblée nationale et la désignation d’un nouveau chef de gouvernement. 

Pour sauver plus de 150 sièges, Gabriel Attal s’est positionné à contre-courant de certains ténors de son camp et appuyé la stratégie du désistement. En tout, 131 candidats investis par le NFP se sont retirés de la course avant le second tour et 81 pour Ensemble. Les tenants de l’aile droite de la macronie ont clairement renvoyé le RN et LFI dos à dos, contrairement au plus jeune Premier ministre qui assume de faire un choix, par défaut, entre les deux formations politiques. Avant le second tour, Gérald Darmanin reconnaissait, sur BFM TV, une « légère différence » avec Gabriel Attal sur la stratégie de désistement. « Il faudra inventer quelque chose de neuf, de grand, d’utile. Il faudra assumer de tout remettre en question » et « bâtir une offre politique nouvelle », annonce le Premier ministre après l’annonce des résultats, semblant acter une prise de distance avec le Président de la République. 

Le barrage républicain, pari gagnant de Gabriel Attal 

Symbole de la résistance du bloc central, l’ouest de la France, terre historiquement modérée, permet au camp présidentiel de gonfler son score. Véritable bastion de la macronie, en dehors de la région parisienne depuis 2017, Ensemble remporte 40 des 77 sièges sur la Basse-Normandie, la Bretagne et les Pays de la Loire. Fortement menacée en Bretagne, l’ancienne majorité présidentielle sauve 15 sièges sur 27. Un succès tout relatif quand on sait qu’Emmanuel Macron réalisait presque le grand chelem dans cette région en 2017 (24/27). En revanche, il apparaît nettement que l’hécatombe a été limitée par la stratégie du barrage républicain qui a d’ailleurs empêché l’élection d’un député RN pour la première fois en Bretagne. Sur ces 15 sièges obtenus, 9 l’ont été grâce au désistement d’un candidat du Nouveau Front Populaire. 

« Je pense que Gabriel Attal a eu une attitude totalement responsable, très rapide après le premier tour, ce résultat lui doit beaucoup. C’est sa stratégie qui a permis de sauver autant de sièges, le barrage a fonctionné », estime Jean-Yves Camus, directeur de l’observatoire des radicalités politiques. Selon les estimations d’Ipsos Talan pour France Télévisions, Radio France, France 24/ RFI et LCP Assemblée nationale, le barrage républicain a fonctionné à plein régime à gauche. En effet, 72 % des électeurs du Nouveau Front Populaire, au premier tour, ont accordé leur voix à un candidat Ensemble lors d’un second tour l’opposant à un candidat RN. « Je crois qu’en refusant le « ni-ni », il a été plus clair qu’Emmanuel Macron, son front républicain n’a souffert d’aucune hésitation », considère la politiste et constitutionnaliste Anne-Charlène Bezzina.

Un bloc central en proie à de fortes turbulences 

Un positionnement qui lui a permis de minimiser les pertes et qui le place en position de force pour faire rentrer le macronisme dans une nouvelle phase. « Ensemble lui doit beaucoup, il va occuper un rôle très important dans la constitution du groupe à l’Assemblée, beaucoup de députés lui doivent leur place », analyse Anne-Charlène Bezzina. Celui qui plaidait pour une « Assemblée plurielle » pourrait incarner « l’aile gauche » du bloc central, alors même que le clivage droite-gauche semble revenir en force au sein même de l’ancienne majorité. Car au lendemain des élections, les langues se délient et les stratégies s’affinent, Gérald Darmanin semble d’ores et déjà préparer une ouverture vers la droite. Le ministre de l’intérieur a réuni une trentaine de députés autour de lui pour un déjeuner au ministère ce 8 juillet. Selon Franceinfo, Sacha Houlié, réélu député des Deux-Sèvres, figure de la gauche du bloc central, souhaite désormais créer un nouveau groupe « social-démocrate ».  « Après un tel événement et un tel choc, ce serait suicidaire de continuer comme avant, de se laisser diriger par des Parisiens hors-sols qui gouvernent aux sondages, de se vendre pour une commission, présidence ou vice-présidence de l’Assemblée », a écrit le député à ses collègues du parti Renaissance. 

Divisées, les déclarations des figures du bloc central divergent sur la possibilité et sur les modalités de formation d’une hypothétique coalition. « Il y aura, vraisemblablement, une querelle entre ténors, mais je pense que Gabriel Attal bénéficiera d’une légitimité forte après avoir été celui qui a évité la déroute, il sera reconnu pour ce succès », juge Anne-Charlène Bezzina. De là à l’imaginer à la baguette de négociations avec le NFP ? « Il est sans doute le plus compatible pour incarner une ligne sociale-démocrate, et éventuellement une alliance », souligne Anne-Charlène Bezzina. Plusieurs députés Renaissance, élus avec les voix de la gauche, pourraient être tentés de se désolidariser des directives présidentielles, à moins de 3 ans de la fin du mandat d’Emmanuel Macron. Outre Élisabeth Borne, élue après le désistement du candidat du NFP, Agnès Pannier-Runacher qui a rattrapé 15 points de retard grâce au retrait du candidat de gauche affirme vouloir « être une députée libre ». « Leur vote m’oblige », ajoute l’élue du Pas-de-Calais. 

Une prise de distance inévitable entre Emmanuel Macron et Gabriel Attal ? 

Dans cette période d’accélération et de recomposition, la relation entre Emmanuel Macron pourrait en souffrir, encore davantage qu’aujourd’hui. « Gabriel Attal a moins de responsabilités qu’Emmanuel Macron dans la dissolution, on a entendu parler d’une dissension au sommet de l’Etat sur la stratégie d’entre deux tours », rappelle Anne-Charlène Bezzina. En répétant, à plusieurs reprises depuis le 9 juin que la dissolution n’était pas son choix, Gabriel Attal s’éloigne d’Emmanuel Macron, désormais dépendant des accords qui pourraient se former au Palais Bourbon. D’ici le 18 juillet, date d’inscription dans les groupes parlementaires, un certain nombre de clarifications devraient avoir lieu. « Je pense qu’il y aura une forme de prise de distance entre le Président de la République et le Premier ministre, il y a de la rancœur et souvent les langues se délient lorsque l’on mène ses troupes à la casse comme Emmanuel Macron l’a fait avec la dissolution », anticipe Anne-Charlène Bezzina. Le premier ministre démissionnaire, prolongé par Emmanuel Macron en attendant d’y voir plus clair, devra néanmoins attendre son remplaçant à Matignon avant de retourner à l’Assemblée nationale.