Là où naissent les prophètes: récit d’un univers holistique et post-religieux

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Olivier Rogez est journaliste à RFI, spécialiste des questions africaines et grand reporter. Romancier aussi depuis 2017, il revisite à travers la fiction cette Afrique désenchantée, en attente de sa renaissance, qu’il connaît intimement.

Après L’Ivresse du sergent Dida (2017) et Les Hommes incertains (2019), qui l’ont fait connaître, Olivier Rogez revient à la charge avec un troisième opus intitulé Là où naissent les prophètes. Ce roman aurait dû probablement s’appeler « Là où meurent les prophètes », car la faillite des religions en tant qu’aventures collectives semble être l’un de ses principaux sujets. Un roman à thèse ? Peut-être. Il n’en reste pas moins qu’il est magnifiquement incarné par des protagonistes singuliers, porté par une écriture évocatrice et précise, donnant à voir un univers à la fois fictif et vraisemblable tant il est structuré par les combats, les doutes et les fragilités du réel.

Dialogue avec les anges

Ici, le réel a pour nom l’Afrique, devenue terrain de chasse des idéologies religieuses concurrentes qui veulent gagner à leurs causes des pays et des populations. Telle est l’ambition de la jeune évangélique chrétienne américaine, l’un des protagonistes principaux du roman. Issue d’une famille de pasteurs, Frances est mue par son souci de porter la parole du Christ dans des contrées encore imparfaitement pénétrées. Femme de conviction, elle est animée par sa foi inébranlable et par sa haine sourde des musulmans depuis qu’elle a été violée par l’un de ces derniers dans un « cul-de-basse-fosse », quelque part dans un faubourg de Nairobi ou peut-être de Lagos ou d’Abidjan. La trentenaire nourrit le projet d’organiser une caravane de croyants afin de répandre la bonne parole dans le nord du Nigeria, majoritairement musulman.

Pour se donner les moyens de ses ambitions, Frances part au Liberia à la rencontre d’un certain Wendell, l’homme qui, croit-elle, pourrait l’aider à accomplir sa grande œuvre. Wendell Tubney est un pasteur mystique qui converse avec les anges et dont la réputation en tant que prédicateur de rue a, depuis belle lurette, dépassé les frontières de Monrovia où il prêche. Le duo va s’entendre, mettre en commun leurs talents respectifs, mais cela suffira-t-il pour assurer le succès de leur projet messianique ? Rien n’est moins sûr.

« Des yeux flamboyants d’intelligence et de passion »

Au même moment, un musulman soufi, disciple des grands maîtres de la pensée islamique, arpente les rues du Sahel prêchant un islam de tolérance, de bienveillance et de maîtrise de soi. « Ce grand homme, sec et noueux, exerçait une attraction sur ses semblables qui allait bien au-delà des mots prononcés, écrit le romancier. Quelque chose en lui séduisait immédiatement. Peut-être étaient-ce ses yeux, flamboyants d’intelligence et de passion, ou alors sa voix, dont il tirait des inflexions si troublantes qu’elles résonnaient encore dans les cœurs longtemps après que leur écho se fut évanoui. »

Le magnétisme personnel de l’homme, l’impact de ses prêches sur les humbles villageois, paysans, commerçants, employés ou ouvriers qui s’attroupent sur son passage pour l’écouter, font de lui l’ennemi à abattre des fondamentalistes de tout poil. Aussi, sa disparition soudaine emplit d’inquiétude ses fidèles.

En marge de ces univers des croyants, le romancier trace une troisième voie, incarnée dans le roman par l’énigmatique Balthus, membre de l’unité d’élite de l’armée camerounaise, lancée dans la poursuite des islamistes. Rationnel et athée, « ce soldat professionnel de la lutte » ne fait confiance qu’à son intelligence pour aller de l’avant. Jusqu’au moment où sa quête à travers les pistes terreuses de la savane le conduit à prendre conscience de la nature holistique du vivant, laissant entrevoir des voies alternatives pour prendre à bras-le-corps le réel qui n’est pas seulement religieux ou politique.

Conteur dans l’âme

Le récit se clôt sur une note de paganisme écologique, représenté par le jeune militaire transformé par sa quête. « Quand il plissait les yeux, Balthus Kouémé ne voyait plus qu’un panorama flou et incertain, écrit l’auteur. Une ivresse s’emparait de lui. La fuite vers l’inconnu. La quête du moment où fusionnerait le danger, la vie, la mort, l’absence d’horizon ».

Là où naissent les prophètes est un roman de maturité. Mêlant portraits et récits d’événements, idées et vécus, son auteur, qui est un conteur dans l’âme, livre à travers ce récit africain une fable contemporaine de l’humanité à la croisée des chemins et dont l’Afrique est la métaphore.

Là où naissent les prophètes, par Olivier Rogez. Éditions Le Passage, 340 pages, 19 euros.

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