Khashoggi: l'Arabie saoudite et son roi montent au front face aux accusations

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Une photo fournie par le Palais royal saoudien montre le roi Salmane lors de l'inauguration du TGV La Mecque-Médine en septembre 2018

Dubaï (AFP) - Le roi Salmane d'Arabie saoudite est monté au créneau pour la première fois depuis la disparition du journaliste Jamal Khashoggi, Ryad se lançant également dans une contre-offensive médiatique face aux critiques grandissantes.

Dans un entretien téléphonique avec Donald Trump lundi, le roi Salmane a dit "tout ignorer de ce qui a pu arriver" à M. Khashoggi, selon M. Trump. Après s'être montré menaçant envers son allié du Golfe samedi, le président américain a annoncé l'envoi du secrétaire d'Etat Mike Pompeo à Ryad pour s'entretenir avec le souverain.

Ce dernier "a fermement nié avoir connaissance de quoi que ce soit (...). Je ne veux pas spéculer à sa place, mais il m'a semblé que, peut-être, cela pourrait être le fait d'éléments incontrôlables", a ajouté le locataire de la Maison Blanche, à propos du possible meurtre du journaliste saoudien.

La disparition de Jamal Khashoggi, vu pour la dernière fois le 2 octobre en train d'entrer dans le consulat saoudien d'Istanbul, a suscité de vives critiques internationales, en particulier à l'encontre du prince héritier Mohammed Ben Salmane, dit "MBS".

Pour les responsables turcs, M. Khashoggi, exilé aux Etats-Unis en 2017 et critique de "MBS", a été tué dans le bâtiment.

Selon le Washington Post --avec lequel le journaliste saoudien collaborait--, Ankara aurait affirmé à Washington détenir des enregistrements audio et vidéo montrant comment M. Khashoggi a été "interrogé, torturé puis tué", avant que son corps ne soit démembré.

Après avoir longtemps gardé le silence, les autorités saoudiennes ont fini par déclarer que Jamal Khashoggi avait quitté le consulat en vie, et ont jugé samedi "infondées" les allégations selon lesquelles Ryad aurait ordonné de le tuer.

Dimanche, le roi Salmane s'est entretenu avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, exprimant la "solidité" des relations avec Ankara, selon l'agence saoudienne SPA.

Ca n'est pas la première fois que le roi, 82 ans, monte en première ligne pour faire baisser les tensions autour du prince héritier, 33 ans.

En avril, il avait réaffirmé "la position inébranlable" du royaume sur "les droits légitimes du peuple palestinien à un Etat indépendant avec Jérusalem comme capitale", après des propos de son fils sur le "droit" des Israéliens à disposer de leur propre Etat.

- Message pour les Etats-Unis -

Spécialiste des questions de défense et sécurité, Aleksandar Mitreski affirme que l'Arabie saoudite ne peut rien faire sur l'ampleur médiatique que l'affaire Khashoggi a prise à l'international, mais elle peut tenter d'en minimiser les dommages.

Dimanche, Ryad a promis de riposter à d'éventuelles sanctions après notamment la menace de "châtiment sévère" proférée la veille par le président américain en cas d'implication avérée du royaume.

Cette mise en garde avait une "double portée: l'une consistait à satisfaire l'opinion publique nationale, en affirmant que l'Arabie saoudite et sa famille royale ne seront pas humiliées, et l'autre visait à envoyer un message aux Etats-Unis", dit M. Mitreski, chercheur à l'Université de Sydney.

Selon lui, elle ne ciblait pas uniquement M. Trump mais toute la classe politique américaine, au moment où certains membres du Congrès évoquaient la suspension d'une importante vente d'armes.

Outre les pressions diplomatiques, l'Arabie saoudite est confrontée à une levée de boucliers dans le domaine économique. En réaction, la classe dirigeante saoudienne a fini par passer à l'offensive sur internet.

- "Le royaume triomphe toujours" -

Lundi, des images du prince héritier, l'air grave, de drapeaux saoudiens et des mots-dièse pro-saoudiens ont fleuri sur les réseaux sociaux avec un thème commun: l'Arabie saoudite et sa famille royale sont une "ligne rouge".

Le royaume "triomphe toujours de ses ennemis (...) grâce à la sage gouvernance du roi et du prince héritier", a clamé jeudi le ministre de l'Information, Awwad al-Awwad, sous le mot-dièse en arabe signifiant #Les Saoudiens_soutiennent_leurs_dirigeants.

Dimanche, le prince milliardaire Al-Walid Ben Talal --détenu fin 2017 par les autorités lors d'une vaste campagne anticorruption-- a publié sur Twitter une image du drapeau national, avec le message: "Dieu, puis le roi, puis la Nation".

Mais la plupart des Saoudiens ont préféré garder le silence, par peur des persécutions.

"Quelle utilité y-a-t-il à discuter d'une affaire qui pourrait vous jeter dans un endroit où vous ne voulez pas aller?" a confié à l'AFP un Saoudien résidant à Dubaï, sous couvert d'anonymat. "Nous devons attendre en silence."

Le procureur public saoudien a prévenu que toute personne diffusant de fausses informations risquait cinq ans de prison.

"Il y a une répression brutale contre quiconque émet des commentaires qui ne soutiennent pas le pouvoir", déclare James Dorsey, professeur à l'école d'études internationales de S.Rajaratnam.

Il y a eu "un effort concerté des médias étatiques et des réseaux sociaux pour présenter la disparition de M. Khashoggi comme une conspiration contre le royaume", ajoute-t-il.