Quand des Kazakhs découvrent que leurs proches sont prisonniers en Chine

Christopher RICKLETON
·4 min de lecture
Bikamal Kaken pose avec un portrait de son mari disparu en Chine Adilgazy Muqai dans son appartement de la ville de Uzynagash, à 60 km de la plus grande ville du Kazakhstan, Almaty, le 27 août 2020

Quand des Kazakhs découvrent que leurs proches sont prisonniers en Chine

Bikamal Kaken pose avec un portrait de son mari disparu en Chine Adilgazy Muqai dans son appartement de la ville de Uzynagash, à 60 km de la plus grande ville du Kazakhstan, Almaty, le 27 août 2020

Pendant trois ans, Bikamal Kaken n'a eu aucune information officielle sur le sort de son mari disparu au Xinjiang. Puis, en juin dernier, cette Kazakhe a appris qu'il purgeait en Chine neuf ans de prison pour "extrémisme".

Mme Kaken se doutait bien qu'Adilgazy Mouqai, 47 ans, avait été victime de la répression massive visant des minorités musulmanes dans l'Ouest de la Chine, en particulier les Ouïghours et les Kazakhs. Mais elle espérait que son époux soit dans un camp de rééducation.

"J'ai tellement peur. Les Chinois vont le détruire en prison", dit à l'AFP cette maman de 44 ans, le visage couvert de larmes, serrant ses deux filles contre elle.

La Chine nie toute violation des droits humains dans le Xinjiang où pourtant, selon des ONG spécialisées, plus d'un million de personnes sont visées par des accusations de séparatisme ou d'extrémisme.

Pékin soutient que son immense réseau de centres de détention est constitué d'établissements "de formation professionnelle" dont la fréquentation est basée sur le volontariat.

Mais au Kazakhstan voisin, de plus en plus de familles, comme celle de Bikamal Kaken, apprennent que leurs proches sont en réalité incarcérés.

Elle et son mari, un ancien employé du secteur pétrolier, ont quitté le Xinjiang en 2017. Enceinte à l'époque, Bikamal Kaken avait eu vent de rumeurs disant que les autorités chinoises obligeaient les femmes des minorités à avorter.

En mai 2017, Adilgazy Mouqai est contraint de retourner en Chine. Ses anciens collègues l'avertissent que sa pension, une source de revenus vitale, pourrait être suspendue s'il n'assiste pas à une réunion de travail.

C'est alors qu'il disparaît. Bikamal Kaken se retrouve seule avec deux enfants en bas âge. Elle commence à raconter publiquement son calvaire. Un journal américain publie son interview qui est rediffusée par l'ambassade des Etats-Unis au Kazakhstan.

Finalement, en juin, elle en apprend un peu plus.

Réagissant à ce témoignage, l'ambassadeur chinois au Kazakhstan, Zhang Xiao, révèle dans la presse qu'Adilgazy Mouqai a été en fait condamné à neuf ans de prison pour "extrémisme".

Le diplomate dénonce, auprès du journal chinois Global Times, l'histoire de Bikamal Kaken, la jugeant "pleine de mensonges".

La mère de famille, qui vit pauvrement dans la ville d'Ouzynagach, à une soixantaine de kilomètres d'Almaty, la principale ville du Kazakhstan, ne peut croire en la culpabilité de son mari. 

Pour elle, "son seul crime" est d'être de l’ethnie musulmane kazakhe, peuple turcophone comme les Ouïghours. Les causes formelles de sa condamnation ne sont pas connues mais sa fuite au Kazakhstan a pu suscité l'ire des autorités.

- Pressions et menaces -

Malgré des relations étroites avec Pékin, le Kazakhstan est devenu une base arrière de militants dénonçant la répression au Xinjiang. Un groupe de défense des droits humains, Atajourt, y publie des centaines de témoignages de personnes sans nouvelles de leurs proches.

Sous pression du gouvernement kazakh, l'association a été privée d'enregistrement officiel et l'un de ses dirigeants a failli être emprisonné. Mais beaucoup estiment que son travail a permis de faire bouger Pékin.

L'année dernière, les autorités kazakhes ont annoncé que la Chine avait autorisé des centaines de personnes à retourner auprès de leurs familles au Kazakhstan.

Cela étant, le chercheur Mehmet Kasikci de l'Université de l'Arizona affirme à l'AFP que des "centaines de milliers" d'autres ont été condamnés parallèlement à des peines d'emprisonnement. 

En février, après avoir manifesté devant le consulat de Chine à Almaty et publié son témoignage, Baïbolat Kounbolat a eu la confirmation que son frère, Baïmourat Naouryzbek, 29 ans, avait été condamné à 10 ans de réclusion pour "incitation à la haine raciale". 

Un diplomate chinois lui a précisé que la condamnation, remontant à 2018, est due à des messages publiés sur Internet six ans plus tôt. Mais Baïbolat a aussi été mis en garde: s'il continue ses protestations, cela pourrait avoir des conséquences négatives pour son frère en détention.  

Sollicitée, la représentation chinoise au Kazakhstan n'a pas répondu aux questions de l'AFP.

Aujourd'hui, Baïbolat Kounbolat regrette d'avoir attendu près d'un an avant de réclamer publiquement la libération de son frère. 

Mais à l'époque, dit-il, on était encore optimiste. Les "rumeurs disaient que la peine maximale dans un camp serait d'un an".

cr-rco/alf/fby