Kansas City : "C'est dur de voter quand tu risques de te retrouver à la rue"

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Depuis le mois de mars et la pandémie de Covid-19, des millions d’Américains se sont retrouvés au chômage et des milliers de familles sont désormais à la rue. À Kansas City, dans le Missouri, la solidarité s'organise. Le combat aussi.

Le centre-ville de Kansas City fait figure de ville fantôme. Dans l'immense métropole située au croisement des États du Missouri et du Kansas, les employés de bureau ont déserté leur entreprise pour le télétravail, Covid-19 oblige. Privés de cette clientèle, les commerces ont baissé le rideau en attendant des jours meilleurs. Seuls les sans-abris errent désormais à proximité des immenses buildings. Leur nombre a encore augmenté en raison de la pandémie et de ses conséquences économiques.

Depuis janvier, plus de 60 000 Américains auraient été expulsés de leur logement, rejoignant la cohorte de 500 000 sans-abris que comptent les États-Unis. Afin de combattre cette calamité, KC Tenants, une association fondée en février 2019, mène un combat permanent. Ses militants font régulièrement du porte-à-porte afin d'informer les locataires sur leurs droits.

"Les gens les plus proches du problème sont les plus proches de la solution"

"Le Missouri est tout simplement l'un des pires États du pays en matière de droits des locataires. Le but de KC Tenants est de les aider à s'organiser. Nous pensons que les gens les plus proches du problème sont les plus proches de la solution", explique Tara Raghuveer, la directrice et fondatrice de KC Tenants.

La jeune femme de 31 ans a grandi à Kansas City. D’origine indienne, elle est diplômée d'Harvard. Pourtant, après plusieurs années de travail à Chicago, elle a décidé de revenir dans sa ville d'origine pour mener le combat contre le mal-logement et les expulsions :

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"Depuis sept ans, je collecte des données sur ce thème, de manière quasi obsessionnelle. Depuis le début de l'été et la fin du moratorium sur les expulsions ici, il y a eu plus de 1 800 demandes d'expulsion formulées par les propriétaires. En général, ces demandes n'ont pas besoin d'être examinées par un tribunal pour être suivies d'effets car les locataires savent qu'ils perdront", note la jeune femme. "Ce nombre est précisément quantifié car il y a des traces écrites, mais il faudrait y ajouter toutes les personnes contraintes de quitter leur logement en dehors de toute procédure légale. Nous avons documenté des cas de propriétaires harcelant leurs locataires pour qu'ils partent."

Ce jour-là, les militants de KC Tenants ont rendez-vous à Gabriel Tower, un immeuble d'une centaine de logements appartenant à la ville de Kansas City. Les locataires dénoncent une hausse indue des loyers et une mauvaise intendance de la part du gestionnaire, alors que les problèmes se multiplient dans la propriété : ascenseur en panne, insécurité, manque de mesures à destination des handicapés et de précautions sanitaires. Sur le parvis de l'immeuble, Tara Raghuveer les rassemble et les aide à tourner une vidéo pour interpeller le maire sur les réseaux sociaux.

Dans la vidéo, un des locataires, Ron McMillan dénonce : "Monsieur le maire, nous avons voté pour vous. Maintenant, nous avons besoin que vous veniez et que vous nous aidiez. Nous sommes des personnes âgées, beaucoup ont des problèmes de santé."

"Ils ont fermé la salle commune. On ne peut plus utiliser certaines parties de l'immeuble. Il faut désormais prendre rendez-vous pour discuter mais impossible d'en avoir. Ils se contentent de cacher le problème mais il est encore là", explique Ron McMillan, très remonté et inquiet." Et si la pandémie ne nous tue pas, ce sera peut-être une balle. Les gens sont à cran et les homicides ont augmenté."

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Information et action directe

Comme partout aux États-Unis, la pandémie a eu des effets dévastateurs sur les populations les plus fragiles, y compris parmi les membres de KC Tenants.

"Une de nos membres a travaillé toute sa vie, elle a toujours fait ce que la société attendait d'elle en espérant grimper l'échelle sociale. Mais elle s'est rendu compte que cette échelle n'est qu'un mythe. Pour l'emprunter, il faut déjà posséder l'échelle. Avec le Covid-19, elle et son mari ont perdu leur emploi et risquent désormais de perdre leur logement", explique Tara Raghuveer. "En l'absence d'un vaccin ou d'un remède, la seule solution actuellement contre le Covid-19, c'est de rester à la maison. Mais beaucoup ne peuvent pas se le permettre."

Quand l'organisation et l'information des locataires ne suffisent pas, KC Tenants n'hésite pas à passer à l'action directe. Comme en avril dernier, lorsqu'ils ont organisé une immense opération escargot en se répartissant sur l'Interstate-70, qui parcourt l'État du Missouri. Ou comme le 15 octobre dernier, quand les militants se sont enchaînés aux portes du tribunal, l'empêchant de prononcer les expulsions : ce jour-là, 138 familles ont conservé leur logement grâce à ce coup d'éclat. Le souvenir fait encore sourire Diana Charity, cofondatrice de KC Tenants et militante de longue date à Kansas City.

"Nous voulons montrer que nous ne sommes pas des citoyens de seconde zone. Nous payons nos impôts - plus que Trump d'ailleurs. Nous réclamons le droit à un logement bon marché pour tous. Malgré le Covid-19, les expulsions se poursuivent. Le moratorium national n'est pas appliqué ici. Les propriétaires le contournent en cherchant des violations de bail. Ils accusent le locataire de fumer dans l'appartement ou de ne pas l'entretenir", explique celle qui, après un passage dans l'armée, a passé toute sa vie à défendre les plus démunis de la communauté noire de Kansas City "On ne réclame pas forcément la fin des loyers mais on voudrait un peu d'humanité de la part des propriétaires. Comment peuvent-ils mettre une petite fille à la rue ? Comment peuvent-ils mettre tous les biens d'une famille sur le trottoir ? Pourquoi faire ça pour quelques dollars ?".

Les actions de KC Tenants paient. Le maire de Kansas City a rapidement répondu d'un laconique "oui" à l'exigence des locataires de Gabriel Tower.

"Ne pas avoir d'adresse, c'est ne pas avoir accès à l'égalité"

"Nous ne voulons pas juste d'une aide d'urgence qui ne serait qu'une aide aux propriétaires. Nous voulons l'annulation des loyers qui n'ont pas lieu d'être avec la pandémie", exige Tara Raghuveer. "Nous vivons dans le pays le plus riche du monde. Nous pouvons et nous devons garantir que chacun ait un logement décent. Le logement est traité comme un bien alors que c'est beaucoup plus que ça. Il devrait être garanti à tous."

"Ne pas avoir d'adresse, c'est une barrière pour plein de choses. Avoir une adresse, c'est avoir accès à l'égalité", ajoute Stéphanie Boyer, de l'association caritative ReStart.

Situé à quelques centaines de mètres du centre-ville, le siège de ReStart sert également de logement temporaire à près de 150 personnes qui, autrement, seraient sans-abri. Des vétérans, des hommes et femmes seuls, mais aussi des familles ou des enfants accompagnés sont mis à l'abri dans le vieil immeuble de cinq étages. Des citoyens qui n'ont pas eu la chance d'éviter l'expulsion.

"Les gens d'ici font du bon boulot. C'est le seul refuge où j'ai eu l'impression de faire partie d'une grande famille", raconte Nicholas Gustin, 19 ans, croisé dans le parc devant ReStart, où il tape dans un ballon de football en rêvant de Zidane ou Ibrahimovic. Il espère bientôt s'engager dans l'armée et ainsi sortir de la précarité.

Derrière les sourires à ReStart, on devine un lot d'histoires compliquées : des séparations qui se passent mal, des parents qui chassent leurs enfants du foyer familial, une perte d'emploi qui aboutit à la perte d'une maison.

"De nombreuses personnes négligent les sans-abris dans ce pays parce qu'ils ne se rendent pas compte que ça peut arriver à n'importe qui", note Stéphanie Boyer. "Le Covid-19 a peut-être ouvert les yeux de beaucoup sur le sujet."

Promiscuité oblige, la pandémie est prise très au sérieux dans le bâtiment. Le port du masque est obligatoire. Tout glissement de celui-ci sous le nez entraîne un rappel à l'ordre de la part de l'employé de ReStart qui gère l'accueil et veille au vivre-ensemble. Pour Stéphanie Boyer, l'épidémie a été source de stress, mais pour le moment tout s'est déroulé sans encombre : seuls deux cas ont été recensés, à chaque fois dans le staff, et ont pu rapidement être isolés pour ne pas créer de foyer épidémique.

"Cela fait des années que le nombre de sans-abris augmente. Les loyers augmentent mais pas les salaires. Rien n'est fait. Notre pays n'a aucune stratégie en matière d'aides sociales. Avec l'épidémie, on a vu des millions de dollars arrivés pour aider les gens sans aucune stratégie globale", se désole Stéphanie Boyer. "Par exemple, la prévention coûterait moins cher. Il est moins coûteux d'aider une personne à rester dans son logement, plutôt que de l'entretenir dans un refuge."

Les élections ? "J'essaie déjà de m'occuper de moi"

ReStart ne se contente pas d'héberger les sans-abris ou de leur fournir des masques. L'association les nourrit grâce à sa cantine située au sous-sol. Au menu du jour, un sandwich de viande et des patates. Un conseiller s'occupe de les aider dans les démarches administratives pour retrouver un travail ou un logement permanent.

ReStart a également aidé les résidents qui le souhaitaient à s'enregistrer pour voter. Au Missouri, les règles sont relativement souples puisqu'il suffit d'une adresse et d'une carte d'identité. Mais l'affrontement entre Donald Trump et Joe Biden peine à passionner les foules.

"C'est mon choix de ne pas voter. Je veux bien voter, mais je n'ai pas envie de le regretter après. J'ai écouté Donald Trump et Joe Biden. Aucun des deux ne parle de ce que j'attends", explique Nicholas Gustin.

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"Je suis sans-abri, je suis en train d'essayer de m'occuper de moi, m'occuper de l'avenir du pays en plus c'est trop", note Hazel, qui pense que tous les politiciens sont corrompus et qu'aucun n'améliorera sa vie.

Kathleen Hill, 28 ans, maman d'un fils de deux ans, ne sait pas encore si elle ira voter ou non : "J'ai l'impression de ne pas être assez informée pour ça", explique la jeune femme, qui se rend pourtant dans les manifestations Black Lives Matters et aimerait un jour fonder un foyer pour les femmes qui, comme elles, se sont retrouvées à la rue avec leurs enfants.

"Je ne veux pas voter mais je vais peut-être le faire quand même. Je vais voter pour Biden, car je ne pense pas que Trump soit un bon exemple pour États-Unis", explique Sanders Smith, 18 ans. "Je n'aime pas la politique, mais il est important que les sans-abris se fassent entendre. Si on vote, on pèsera et peut-être qu'ils feront quelque chose pour nous."

"Je pense que voter est important mais il est compréhensible que pour certains voter soit la dernière de leurs préoccupations. Ils cherchent un emploi, une maison, à survivre dehors.… C'est dur de voter quand tu risques de te retrouver à la rue", justifie Tara Raghuveer. "Beaucoup estiment que le système les a laissés tomber et refusent d'y participer."