Judo: Larbi Benboudaoud, passeur de savoir pour le bonheur des dames

À l'arrêt depuis plusieurs mois pour cause de crise de coronavirus, l’équipe féminine française de judo a repris l’entraînement. À la baguette, l’ancien champion du monde Larbi Benboudaoud, qui a permis à Lucie Decosse de décrocher l’or olympique en 2012 et à Clarisse Agbenenou de remporter avec lui trois titres de championne du monde.

À écouter ceux qui le connaissent bien, Larbi Benboudaoud inspire le respect. Celui qui est né à Dugny en Seine-Saint-Denis dans le 9-3 et qui s’est forgé un palmarès en tant que judoka a désormais la réputation d'être un sélectionneur modèle. Talentueux sur le tatami, il réussit depuis 2016 à partager sa passion et sa vision du judo aux filles de l’équipe de France. La continuité en somme de sa première expérience avec Lucie Décosse, désormais à ses côtés, qui avait décroché l’or olympique en 2012 à Londres.

L'ami fidèle

« On se connaît depuis trente ans. C’était un judoka très élégant, tellement classe, avec de la technique et de la tactique. Il avait un sacré caractère de gagnant. Il était conquérant sur le tapis, mais pas en dehors. C’était un gars simple et abordable », témoigne son ami Hakim Khellaf, magistrat à la cour des comptes, ancien conseiller sport, jeunesse et vie associative auprès du cabinet du Premier ministre sous François Hollande.

« C’est quelqu’un de sincère, de vrai, d’honnête, appuie Hacène Goudjil, ancien entraîneur de Clarisse Agbegnenou au Judo Club Escales d’Argenteuil. On s’est connu sur le tatami. J’étais là quand il est devenu champion du monde, on avait fait le voyage à Birmingham pour l’encourager avec des amis. Il était intouchable, c’était une valeur sûre ».

« C’est mon voisin ! s’exclame fièrement Sofiane Milous, champion d’Europe dans la catégorie de moins de 60 kilos en 2010. Larbi, c’est un des premiers du 9-3 à avoir intégré l’équipe de France ! Après, beaucoup d’autres ont suivi. »

Premier kimono à l’âge de 10 ans, champion du monde à 25 ans

Huitième d'une famille de neuf enfants, Larbi Benboudaoud a enfilé son premier kimono à l’âge de 10 ans pour faire comme cinq de ses frères, ses modèles. À 18 ans, il entre à l’Insep, usine à champions, et connait la consécration mondiale en 1999 à Birmingham à 25 ans. Le fruit d’un travail de longue haleine. En 1997, il termine déjà sur la deuxième marche du podium lors des Mondiaux de Paris.

« Le chat », surnom que lui ont valu sa vitesse et sa souplesse, fait tous les sacrifices pour y arriver. « Il est facile à entraîner. Il sait ce qu’il veut pour atteindre ses objectifs et que, malgré son talent, il faut beaucoup travailler », narrait le responsable de l’équipe de France masculine, René Rambier après le titre mondial. « Dès que j’ai commencé à le suivre en 1994, j’ai su que l’on tenait un élément de grand avenir. Avec sa façon de combattre, d’aller de l’avant, sa prise de risques, il était déjà dominateur avec ses imperfections. Nous avons décidé de faire un pari sur lui. Il n’a jamais déçu », ajoutait-il. En Angleterre, sur les six matches, Larbi Benboudaoud s’offre cinq victoires par ippon dont quatre en moins d’une minute. « C’était superbe ! Bravo ! Toutes les portes vous sont ouvertes ! » lui écrit le Président de la République Jacques Chirac.

Il s'est battu comme un dingue

Fils d’immigrés kabyles, Larbi Benboudaoud est aujourd’hui un des rares Français d'origine maghrébine à occuper un poste à responsabilité dans une structure fédérale. « Je viens de banlieue, j'ai des origines étrangères, mais j'y suis arrivé grâce à des valeurs universelles, explique l’intéressé à nos confrères du Parisien. Pour être champion, je me suis bougé le cul (sic), battu comme un dingue. Dans le sport, c'est la méritocratie qui prédomine ». Modeste, il ajoute : « Certains ont besoin de briller, moi, non. Je n'ai pas couru après ce poste de sélectionneur, je me régalerais autant auprès de jeunes. Je n'ai pas besoin qu'on flatte mon ego. »

Deux fois champion d’Europe, Larbi Benboudaoud n’atteindra jamais le Graal olympique. Son plus grand regret. Le titre lui échappe en 2000 à Sydney et il doit se « contenter » de l’argent. Quatre années auparavant à Atlanta, il est battu dès le premier tour. Ensuite ce sera Athènes et une défaite si frustrante aussi au premier tour à l’âge de 30 ans. Le rêve olympique s’envole. Il range son kimono quelque temps après.

Et ce n’est pas le fait de voir ses protégées monter sur les plus hautes marches des podiums qui le réconforte aujourd’hui. « Moi, je ne m'attribue pas les médailles, je contribue seulement à les obtenir. La mienne (JO 2000), que j'ai gardée à la maison, n'a d'ailleurs pas changé de métal », avance-t-il dans Le Parisien.

Si le pédagogue ne désire pas s’attribuer les médailles des autres, il donne de la force et rassure. « Techniquement, il est très bon. Il a l'œil sur le placement, sur les mains. Avec lui, même quand je n'ai pas la sensation, j'arrive à être précise parce qu'il voit les choses. Pendant les matches, c'est comme s'il appuyait sur la télécommande et j'exécute », racontait Clarisse Agbegnenou dans L’Équipe lors des Mondiaux 2019 pour son quatrième titre.

À l'époque de son titre mondial, en 1999, Larbi Benboudaoud refusait pourtant de combattre contre les filles pendant les séances mixtes. Aujourd’hui, elles sont ses héroïnes. Au Japon, lors des Mondiaux 2019, l’équipe de France féminine a de nouveau entendu trois fois La Marseillaise : Clarisse Agbegnenou (– 63 kg), Marie-Eve Gahié (– 70 kg) et Madeleine Malonga (– 78 kg). Une vraie razzia pour l’un des grands artisans du succès des judokates françaises.

Motiver et faire redescendre la pression

« Il est à l’écoute, voilà pourquoi c’est un bon coach. Il va traiter de manière égale l’important et le moins important. Il va apporter une attention puissante. Il arrive à se mettre à la place des autres très facilement. C’est un grand pédagogue, un vrai entraîneur, il s’est construire la confiance », estime Hakim Khellaf. Pour Sofiane Milous, Larbi Benboudaouad s’est « bonifié » avec le temps depuis le titre de Lucie Decosse. « Il a mis sa grande expérience au service de l’équipe féminine française et elle est désormais la meilleure au monde. Il va toujours bien, il met de l’ambiance, il arrive à motiver et faire redescendre la pression. Il est exigeant sur l’entraînement et donne de la force. Il aime que ses athlètes gagnent des médailles », dit-il.

Même son de cloche du côté de Lucie Decosse. « Avant les JO de Londres, c’était une période de grand changement pour moi, se souvient-elle. J’avais de l’expérience et il a su s’adapter par rapport à ce que j’avais déjà fait. Il n’a rien imposé. Ce qui a été intéressant, c’est qu’il ne mettait pas de pression. Moi, je voulais être championne olympique et je me mettais la pression à chaque échéance. Avec lui, j’étais dans une relation de confiance et il me faisait comprendre que j’étais à la hauteur de l’événement. Il a un très bon feeling avec les gens. Avant d’être nommé, certains disaient : "Larbi c’est pas possible ! On ne va pas le prendre au sérieux". Mais c’est quelqu’un de responsable, il le prouve aujourd’hui. Il n'a pas juste l'étiquette du gars sympa. »

En dehors de l’Insep, on peut croiser cet homme pragmatique, père de deux enfants, au bar-restaurant de ses parents à Drancy. Cette ville de Seine-Saint-Denis, sa banlieue, ce bistrot, restent son univers, où il peut se ressourcer. Aux côtés de Bachir, son père, il doit se souvenir de la salle Maurice-Thorez de Dugny, son école de judo. Le chemin parcouru est immense. L'histoire continue.