Ce jubilé de platine d'Elizabeth II sera-t-il le dernier du genre?

La reine Elizabeth II au premier jour des cérémonie de son jubilé, le 2 juin 2022. (Photo: Hannah Mckay via Reuters)
La reine Elizabeth II au premier jour des cérémonie de son jubilé, le 2 juin 2022. (Photo: Hannah Mckay via Reuters)

La reine Elizabeth II au premier jour des cérémonie de son jubilé, le 2 juin 2022. (Photo: Hannah Mckay via Reuters)

ROYAUME-UNI - Des millions de fanions aux couleurs de l’Union Jack, des milliers de “street party” à tous les coins du royaume, et pas moins de 90 millions de pintes de bière vendues d’ici dimanche. Ce jeudi 2 juin, le Royaume-Uni a lancé les festivités du jubilé de platine d’Elizabeth II, dans une forme d’effervescence mêlant rigueur religieuse et militaire, spectacle équestre et concerts avec pop stars internationales. Il y en aura pour tout le monde, ou presque.

Presque, car dans le brouhaha des portraits élogieux consacrés à la reine ou les reportages sur les écuries de Royal Mews, les antimonarchistes partisans de l’installation d’une république britannique ont bien l’intention de se faire entendre. Au point de faire trembler Buckingham?

Cette semaine, de nombreux panneaux d’affichage ont fleuri à Manchester, Reading, Glasgow, Leeds ou Bristol avec comme message “Make Elizabeth the last” soit en français “Faites en sorte qu’Elizabeth soit la dernière”. Comprendre, la dernière reine.

Cette campagne est signée du groupe de pression politique “Republic” dont le PDG est Graham Smith. Lancée au début des années 80, la formation a pour objectif de pousser à l’abolition de la monarchie, et à la fin du rôle symbolique du monarque, au profit d’une république parlementaire.

Si le slogan, plutôt provocateur, a fait bondir certains élus, d’autres plus tempérés ont salué la possibilité même que cela ait été possible. Au Royaume-Uni, les discours faisant la promotion des idées républicaines ont été longtemps considérés comme des faits de trahison, lesquels sont, eux, passibles de prison à vie. Republic revendique près de 100.000 membres, mais sa composition est bigarrée et sans ramifications sur l’ensemble du territoire, comme le notait pour Geo, l’historien Antony Taylor.

Les jeunes au cœur des idées républicaines

En réalité, c’est vraiment depuis les années 2010 que le sentiment républicain a pris du poids avec toujours de forts effets de génération, souligne auprès du HuffPost l’universitaire Sophie Loussouarn, spécialiste du Royaume-Uni et auteure de Brexit and its aftermath (ed. Bloomsbury). “Selon le sondage Ipsos Mori publié en mars, 41% des 18-24 ans sont pour que le chef de l’Etat soit élu. Ce sont essentiellement les électeurs travaillistes qui souhaitent l’abolition de la monarchie. Ca reste un effet de génération mais il y a une petite progression du sentiment républicain outre-Manche depuis dix ans”, détaille-t-elle.

Evolution des réponses à la question; préfériez-vous que la Grande-Bretagne devienne une république ou reste une monarchie. 

Et les chiffres ne sont pas les seuls indicateurs. La spécialiste rappelle ainsi que lors de la finale de la FA Cup (coupe d’Angleterre) à la mi-mai, le prince Williams a été hué au stade de foot, “alors qu’il symbolise pourtant la nouvelle génération royale”. “C’est un petit événement mais il intervient dans un contexte de crise de l’inflation, qui se heurte au sentiment que la famille royale a une vie tellement différente”, analyse-t-elle.

Autant de signaux auxquels s’ajoute la question écossaise et irlandaise. Les deux Nations nagent pour le moment en eaux troubles avec Westminster. La première dans l’idée d’organiser un nouveau référendum pour son indépendance, la seconde empêtrée dans des conséquences administratives du Brexit. Pas de quoi se lancer dans l’écriture d’une Constitution, mais suffisant pour inquiéter les plus pessimistes des unitaires.

L’Australie prête à rompre les amarres ?

C’est peut-être surtout dans le reste du Commonwealth que les velléités de tourner la page royale se font le plus sentir. A deux jours du jubilé, le nouveau gouvernement de gauche de l’Australie, dont la reine demeure le chef d’Etat, a nommé une ministre déléguée à la République. Un pas pour le moment symbolique, mais fort dans un pays qui a refusé à une courte majorité (55%), il y a 20 ans d’allers vers un modèle républicain. Et d’ailleurs cette nomination a été immédiatement saluée par Peter FitzSimons, membre du Mouvement pour la République australienne. Ce dernier veut croire qu’à l’Assemblée, le sentiment prend de l’ampleur.

Un nouveau coup de canif dans la relation qui lie la reine à l’ancien empire britannique, alors qu’en 2021 la Barbade a “détrôné” la reine, devenant de fait une république. Dans le reste des Caraïbes, la situation est plutôt à l’avenant, la visite de William et Kate en Jamaïque, en mars dernier, a été marquée par des accusations de néocolonialisme.

Plus de timidité au Canada où la question fait bouger les lignes culturelles notamment à la lumière des révélations sordides sur les pensionnats autochtones. Si la récente visite du prince Charles s’est bien passée, et que deux tiers des Canadiens ont une vision positive de la reine, 51% ne veulent plus désormais d’une monarchie constitutionnelle. Pas de quoi néanmoins atteindre les sphères politiques exécutives d’Ottawa, ni même les programmes de partis.

Après Elizabeth II le chaos?

Si ces signaux se multiplient, Sophie Loussouarn estime qu’ils ne sont pas en l’état: “On a bien vu pendant la crise du Covid et après le Brexit, que la reine reste un élément de stabilité, et pour l’Australie et le reste des nations dont elle est le chef d’Etat, elle reste un moyen de rayonner à l’international”.

Si l’Australie s’est doté d’un ministre de la République, au Royaume-Uni, les idées antimonarchistes souffrent d’un cruel déficit d’incarnation politique. Comme le note le Guardian, Les Verts sont le seul parti à avoir évoqué l’idée mais sans jamais vraiment la porter dans le débat public. L’ancien leader travailliste Jeremy Corbyn avait soutenu en 1996 un projet de loi visant à abolir la monarchie mais le texte n’a jamais atteint la seconde lecture.

Il y a bien eu, en 1999, la réforme promise par les travaillistes de la chambre des Lords laquelle visait à mettre fin à l’hérédité des pairs. Elle n’a abouti que plutôt péniblement et dans une version minime.

Depuis 25 ans, pas grand-chose donc. “Les républicains profitent du jubilé pour relancer dans le débat, mais cela intervient aussi dans un contexte politique où les hommes politiques sont de plus en critiqués”, rappelle Sophie Loussouarn, en référence au Partygate qui ne cesse de poursuivre Boris Johnson, au point de le menacer d’un départ plus précipité que prévu.

Si les historiens et spécialistes du système politique britannique rappellent régulièrement aux envolées républicaines la force d’inertie de la monarchie -comme en témoigne le traumatisme de l’affaire Harry/Meghan-, tous s’accordent néanmoins sur le fait que l’après Elizabeth II sera synonyme de changements. “Après son décès, ce sera un séisme pour la monarchie. Charles a déjà des plans pour des réformes et pourrait envisager de ne plus occuper Buckingham Palace, ce qui serait très fort”, indique encore la spécialiste.

Du côté de Republic, Graham Smith, y voit résolument une opportunité: “Pour la plupart des gens, la monarchie est la reine et la reine est la monarchie, et elle s’estompe. Et l’alternative -Charles et William- n’est pas particulièrement convaincante”, confie-t-il au Guardian. Les Britanniques sont plutôt du même avis, selon une étude Ipsos de mai, 42% pensent que la monarchie sera encore là dans 50 ans, un chiffre qui tombe à 29% pour l’échéance des 100 ans. De quoi encore célébrer quelques jubilés d’ici-là.

A voir également sur Le HuffPost: La reine était (un peu) présente malgré tout à son traditionnel discours du trône

Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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