Journalisme: comment raconter le monde?

·14 min de lecture

A l'heure où nous commémorons, en ce 2 novembre 2020, la Journée internationale de la fin de l'impunité pour les crimes commis contre les journalistes, regard sur le journalisme d'aujourd'hui. Entretien avec Vincent Goulet, sociologue des médias.

Chercheur et enseignant, le sociologue Vincent Goulet, spécialisé sur la sociologie des médias, ancien maître de conférences à l’Université de Lorraine, chargé de cours à l'Université de Fribourg en Allemagne, est l’auteur de Médias et classes populaires. Les usages ordinaires des informations (éditions INA).

RFI : Dans beaucoup de pays, l’information est souvent l’objet de vives critiques et malheureusement parfois les journalistes en sont les premières victimes. Vincent Goulet, cet exercice d’information est-il moins bien accepté aujourd'hui ?

Vincent Goulet : Les journalistes et les médias auxquels ils contribuent forment « un champ médiatique », tout un système de relations et d'interrelations, qui lui-même est inscrit dans ce qu'on peut appeler l'espace public et le fonctionnement d'une démocratie représentative avec l'élection mais aussi avec d'autres systèmes de régulation. L'évolution actuelle et les violences dont sont victimes les journalistes montrent peut-être qu'il y a une transformation du fonctionnement de cet espace de production de l'information et sans doute un affaiblissement de la position des journalistes. L’autonomie des journalistes est un peu plus faible, plus difficile, ils sont plus dépendants d'autres logiques qui ne sont pas celles de leur métier. Savoir ce que c'est que le journalisme et plus encore « le bon journalisme », c'est toujours un enjeu de luttes entre différentes personnes, entre journalistes et non journalistes pour dire : « c'est ça le vrai journaliste et vous devriez faire telle sorte de journalisme ».

En France et en Europe en général, la position professionnelle des journalistes est actuellement en difficulté par rapport à ce qu'on attend d'eux dans le fonctionnement classique des démocraties représentatives. Il y a le journaliste indépendant, incorruptible, qui fait des enquêtes fouillées, factuelles, qui est toujours un peu le modèle du journalisme, prêt justement « à porter la plume dans la plaie ». Mais en sociologie des médias, on a bien montré aussi que les journalistes sont relativement proches, dépendants ou influencés par une logique politique, donc de ceux qui sont aux fonctions du pouvoir, et ils sont aussi de plus en plus dépendants d’une logique économique, parce qu’il faut faire de l'audience, il faut vendre ces médias pour pouvoir être rétribués. Il y a eu beaucoup de transformations ces derniers temps dans ces deux logiques qui structurent fortement l’espace journalistique. C’est en pensant ensemble ces deux logiques que l’on peut arriver à comprendre ce qui se passe pour la profession journalistique, du moins pour ceux qui veulent faire un journalisme de qualité.

Comment ces logiques s’expriment-elles sur l’activité journalistique ?

En France par exemple, il y a moins de journalistes qu'avant. On ne recrute plus, depuis 2009 il y a de moins en moins de journalistes. En dix ans, on est passé de 37 000 à 34 000 cartes de presse. D’autre part, on voit aussi la façon dont les gens consomment les informations. Le consentement à payer pour être informé ne cesse de baisser. Il y a quelques jours, une étude Ipsos publiée par Le Figaro disait que seuls 15% des Français sont prêts à payer sur internet pour une information de qualité. C'est un des taux les plus bas du monde - la moyenne est de 27% - c'est-à-dire que la façon de financer le travail journalistique est de plus en plus problématique. Donc, les logiques d'audience et de concurrence font que le journaliste est obligé de vendre, de sur-vendre son travail d’une autre façon qu’il ne le faisait auparavant.

Il faut se garder d’idéaliser le passé, mais globalement, la manière de hiérarchiser l'information, la façon dont on la met en ligne, la manière de titrer ou la façon d'entrer dans un sujet, échappe largement aux anciens codes professionnels. Par exemple, pour le journal Le Monde, entre le journal papier et le journal sur le site internet, il y a un grand écart, une autre hiérarchisation, une autre façon de présenter l'information. En plus, comme à travers les réseaux sociaux numériques ou le filtrage par les moteurs de recherche comme Google, il y a des bouts d'informations, qui sont pris et qui sont diffusés à un lectorat qui n'est plus vraiment identifié. Il y a une sorte de perte du contrôle des journalistes eux-mêmes, comme producteurs de biens culturels, sur leur propre activité, sur leur propre production, et les logiques de diffusion échappent aussi aux rédactions.

Donc, on voit bien qu'il y a une sorte de fragilité des journalistes pour animer l'espace public dans une démocratie ou dans une société relativement apaisée où l’on doit discuter des problèmes publics, déconstruire, trouver les mots qu'il faut pour désigner les choses, et là en tant que groupe, les journalistes n'ont plus la possibilité d'imposer, « d'écrire le social » comme nous le disions avec Philippe Ponet dans le numéro de 2009 de la revue Question de Communication. A cause de ces transformations numériques, économiques (la presse gratuite, puis le web), l'écriture du social est devenue de plus en plus difficile pour les journalistes.

De l'autre côté, du fait des crises économiques, des crises de régime, il y a une tendance à vouloir résoudre les problèmes vite et souvent de manière un peu définitive. La parole politique ou celles des individus qui prétendent aux fonctions de contrôle et de gouvernement prend de plus en plus de raccourcis, on met en circulation des mots qui ne correspondent pas à la réalité des choses sur le terrain, à des fins électoralistes ou pour conforter leur pouvoir, pour prendre une sorte de contrôle à court terme de la population… et on voit bien que ça marche dans une certaine mesure. On l'a vu avec les présidents autoritaires, avec Donald Trump aux États-Unis, avec Recep Tayyip Erdogan en Turquie ou Viktor Orban en Europe et bien d'autres.

Ce sont des tendances qui profitent de l'affaiblissement global de l'espace journalistique pour imposer une autre manière de parler de ce qui se passe dans la société, de rendre intelligible les événements et qui s'appuie aussi sur d'autres espace de médiation comme les réseaux internet. C'est une autre façon de diffuser des biens culturels qui donne un sens à notre existence qui nous met en contact les uns avec les autres, qui fait qu’on n’a plus la même façon de débattre des problèmes auxquels une société fait face. Et il peut y avoir de la violence puisqu’il y a une sorte de vide qui est laissé par le débat démocratique, donc certaines personnalités démagogiques s’y engouffrent pour consolider leur position, parfois en interdisant ou intimidant des médias et les journalistes qui les gênent.

Le journalisme est-il le vecteur d'un récit historique ?

On revient un peu au XIXe siècle dans le fonctionnement des médias et des journalistes. Durant cette époque, on ne parlait pas vraiment de journaliste on utilisait plutôt le terme de publiciste. C’était des gens qui écrivaient dans des journaux, qui prenaient une position, qui parfois faisaient des enquêtes, mais il n’y avait pas de règles d’enquête aussi solides que maintenant. Aujourd’hui, on doit recouper les informations, donner la parole, en pour et en contre, à tout le monde, recueillir, mettre en contexte, en perspective, on fait un travail d'explication, on essaye de comprendre les tenants et les aboutissants d’un fait. Tout cela, ce sont des choses qui se sont développées au cours du XXe siècle.

Au XIXe siècle, il y avait beaucoup de presse et elle n’était pas chère, c'était la presse à un sou, l’équivalent de la presse populaire des radios et des chaînes d'information en continu, c'est à cette époque-là que l’on a inventé ça. Il n’y avait pas une rigueur comme maintenant, c'était légitime de faire à la fois de la littérature, de la politique, du journalisme, tout cela étant un peu mélangé. Mais si on regarde maintenant certaines chaînes d'information, voire même d'autres types de médias sur l'espace numérique, on voit qu'on retourne à une forme de journalisme de commentaires, d’idées, qui a toujours été important en France mais qui reprend un peu le dessus puisqu’il ne coûte pas cher à produire. On y trouve souvent un peu des discussions de café avec des gens un peu plus informés que d’autres, mais ça en reste là ; c'est parler de la société mais à moindre coût, en mettant en circulation des idées, des représentations, des concepts qui plaisent bien aux auditeurs puisque cela conforte un peu leurs préjugés, leur façon de voir les choses, et donc là on est très franchement dans une période de recul, de retour à une idée du XIXe siècle beaucoup plus confuse sur la façon de définir un journalisme correct qui aurait pour but d’éclairer le débat démocratique.

Est-ce que le journaliste est forcément politique même s'il se veut indépendant ?

Quoi qu'il fasse, le journaliste agit dans l'espace politique, même s’il doit être le plus rigoureux possible : il met en circulation des cadrages sur la façon de voir la société, des représentations qui vont forcément avoir des effets politiques. C'est un travail éminemment politique. On ne peut pas prétendre être un journaliste apolitique. Ce qu'on peut faire éventuellement, c'est de bien expliquer qu’en fonction de sa culture politique propre, on va aborder tel sujet de telle manière. C'est bien pour ça que les médias forment une sorte de concert collectif : chaque journal à son rôle à jouer, son type d'investigation, les sujets sur lesquels il va insister, les mots qu’il va mettre en circulation ou la façon dont il ne va pas reprendre des mots. Sur la question du terrorisme islamiste, il y a, actuellement en France, un champ d’étude tout à fait intéressant pour essayer de voir comment certains mots apparaissent, comment certains mots sont imposés par l'État. Quand le président français Emmanuel Macron parle de séparatisme, c'est un mot qu'il a inventé, qu’il a forgé. A quoi correspond-il ? Que veut-il désigner par là ? Il y a eu toute une sorte d’exégèse politico-journalistico-citoyenne pour essayer de comprendre, et puis les événements font que cela prend une autre forme : maintenant on parle d’islamo-fascisme. Est-ce que c’est un mot qu'on peut reprendre ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Tout ce travail autour du sens des mots, de l'acceptation des mots, de la façon dont ils circulent dans l'espace social, ce sont d'abord les journalistes qui en sont les dépositaires et qui le forment, même si, de plus en plus, ils sont dépendants des sources politiques et des logiques d'audience pour utiliser ces mots-là. Leur responsabilité est immense mais leur autonomie pour mener cette tâche s’est en quelque sorte dégradée.

Ce déficit de confiance envers les journalistes est-il le reflet de la société ?

Souvent, l'espace médiatique est effectivement une sorte de reflet de la société. La façon dont il est structuré dépend largement de la façon dont est structurée la société. Le journaliste Albert du Roy disait : « on a les médias que l’on mérite ». Le mot est un peu dur, mais la formule est assez juste et pointe en premier lieu la responsabilité des élites. En France, une partie de la population n’a plus confiance dans les journalistes, mais il y a toujours eu une partie qui n’a jamais eu confiance. Le journal La Croix réalise tous les ans un sondage sur la « confiance des Français dans les médias » qui donne sensiblement toujours les mêmes résultats. Certaines années c'est pire que d'autres, mais en gros quand on pose la question : « Est-ce que les journalistes, les médias, ont parlé correctement de ce qui se passe dans la réalité ? », 50% des gens disent que la radio est crédible, 46% des gens pensent que la télévision est crédible. Et surtout quand on demande : « Est-ce que vous pensez que les journalistes sont indépendants par rapport aux partis politiques et au pouvoir ? » 68% des gens répondent non, ils ne sont pas indépendants, 60% des personnes interrogées les considèrent aussi « dépendants aux pressions de l’argent ». Même si ce n’est qu’un sondage, c’est-à-dire qu’on pose la question à des gens qui ne se sont jamais posé, la question et que ce type d’exercice donne souvent des réponses un peu biaisées, globalement il y a une sorte de méfiance sur l’indépendance des journalistes.

Ensuite, d'autres catégories se sentent particulièrement déclassées, délaissées, peu écoutées. Prenons par exemple les « gilets jaunes », une certaine catégorie de la population qui subit une forme de déclassement, ou encore les jeunes qui sont en échec scolaire… pour eux les journalistes font partie de la langue du pouvoir, du gouvernement, de l'État policier et donc forcément, ils sont des traîtres, enfin en tout cas des adversaires, voire des ennemis en quelque sorte. Il y a là une sorte de fossé, un hiatus de plus en plus important entre certaines franges de la population qui n'ont plus confiance dans les institutions et une grande partie des journalistes qui sont mis du côté des forces d'encadrement de la société et donc des institutions, et c'est assez inquiétant pour le fonctionnement d'une société démocratique comme la nôtre.

En ce moment, nous sommes dans une période très hostile, on le voit par exemple avec les réactions aux caricatures. Est-ce que ce rejet, dans une grande partie du monde, de cette liberté d'expression touche aussi la liberté de la presse ?

La liberté d'expression et la liberté de la presse, ce n'est pas tout à fait la même chose. Les caricatures, c'est une chose et le fait d’offenser des personnes, c’est encore autre chose. On sait depuis longtemps que le journalisme n'est pas une profession très stabilisée, il y a des zones de passage. Ce que disait Denis Ruellan dans son livre Le journalisme ou le professionnalisme du flou (édition PUG) est toujours valable.

Comme il l’expliquait, il y a toujours des luttes pour savoir qui est journaliste et qui ne l’est pas. Peut-on dire par exemple que la rédaction de Charlie Hebdo, c’est du journalisme ? Il faut se poser la question, c'est de la presse satirique, mais est-ce que c'est du journalisme au sens du journalisme d'investigation, d'enquête comme on l'apprend dans les écoles de journalisme ? Non, c'est plutôt de la presse d'expression. C'est au nom de la liberté d'expression, des libertés qu’en France on estime fondamentales, qu’il faut défendre cette liberté de publier ce qu'on veut. Mais ce n'est peut-être pas du journalisme au sens le plus restreint du terme, c’est davantage un journalisme d'opinion, de commentaire en quelque sorte. On a tout intérêt à bien faire la distinction entre les choses pour bien évidemment défendre nos droits fondamentaux, mais aussi pour savoir de quoi on parle.

La laïcité est un autre exemple. C’est d’abord une manière de réguler les convictions religieuses des citoyens qui est une liberté fondamentale. Ce n’est pas l’interdiction de l’expression religieuse dans l'espace public, c'est juste un mode de régulation, et pas une injonction d'apprécier des caricatures. Il ne faudrait pas que la laïcité devienne une sorte de « religion civile nationale ». Il y a une sorte de confusion dans le débat public sur « de quoi on parle », « à quel niveau on parle ». Quand il y a de la confusion, c'est là où justement ceux qui ont des intentions mortifères, qui veulent déstabiliser un régime ou qui ont des intentions de prendre le pouvoir, trouvent un terrain tout à fait favorable pour instrumentaliser et manipuler les gens.

Donc, ne confondons pas toutes ces notions qui sont en quelque sorte des notions fondamentales pour nous et qui le sont d'ailleurs aussi pour beaucoup de pays. La liberté d'expression, la liberté de la presse font partie des Droits de l'homme qu'on ne peut bafouer dans aucun pays. Ce qu'on estime être un vrai journaliste ou une presse de qualité, c'est l'objet de débats et chaque culture, chaque aire culturelle, a le droit de poser ses curseurs là où elle veut.