Journal de bord d'un réanimateur: "la vague continue de monter"

Claire DOYEN
Praticien dans un hôpital de la région parisienne, cet anesthésiste-réanimateur livre tous les jours pour l'AFP le résumé de sa journée, vu de l'intérieur (photo d'illustration)

Paris (AFP) - Praticien dans un hôpital de la région parisienne, en première ligne pour traiter la déferlante de malades du coronavirus, un anesthésiste-réanimateur livre tous les jours pour l'AFP, sous couvert d'anonymat, le résumé de sa journée en pleine crise sanitaire.

- Samedi 28 mars -

01H36: "La journée n'est pas finie.

La vague continue de monter. Les lits de l'unité non Covid sont en train d'être transformés en nouvelle unité Covid. Il se pourrait qu'en début de semaine prochaine, il n'y ait plus réellement d'unité non Covid et seulement quelques lits en fonction des patients déjà présents et pas transportables ailleurs.

Le manque de places en réanimation commence à modifier complètement nos pratiques et notre vision de la médecine moderne. Les patients qui étaient considérés la veille comme jeunes et sans antécédents sont maintenant pour certains trop âgés et avec trop de comorbidités.

On est obligés de prendre des décisions de limitation thérapeutique peut-être plus rapidement qu'avant chez certains malades. Encore une fois, nous n'avons pas le choix. Nous faisons en sorte quoiqu'il arrive de rester le plus humain possible et de toujours respecter la dignité de nos malades.

Est-ce finalement forcément choquant de refuser l'accès à la réanimation à des patients faute de place? Honnêtement je ne sais pas. La mortalité des patients admis en réanimation semble très très élevée...

Même avec les patients qui sont dans le service, on se demande parfois ce que l'on est en train de faire. J'entends par là qu'on se demande régulièrement le sens des thérapeutiques mises en place et si on n'est pas dans de l'obstination déraisonnable, de l'"acharnement thérapeutique".

Je n'ai évidemment pas la réponse. Mais on parle parfois d'une mortalité de 70% en réanimation, largement plus élevée qu'en temps normal.

La stratégie en France reste pour l'instant de "sauver" en priorité les plus jeunes.

Les capacités de l'hôpital ne sont pas loin d'être au max de ce que l'on peut proposer. Mais on trouve encore le moyen de pousser les murs et d'envisager d'autres lits de réanimation Covid.

Ici, il n'y a pas encore de manque de matériel ni de médicaments mais on en entend parler et on nous demande d'avoir des prescriptions encore plus raisonnées et simplifiées qu'à l'habitude...

On est au jour le jour, avec les modifications d'organisation, l'afflux de malades. Nous sommes fatigués, préoccupés par toutes ces questions autour de l'accès à la réanimation qui incluent le fait de refuser des patients qui étaient en bonne santé il y a encore peu de temps.

Préoccupés par toutes ces familles que nous appelons quotidiennement et qui ont du mal à comprendre, parce que c'est difficile de s'imaginer la réanimation sans jamais y avoir mis les pieds.

Et préoccupés par toutes ces discussions stériles sur les traitements spécifiques du coronavirus, qui en l'état actuel des choses nous polluent plus qu'autre chose.

Je suis très peu chez moi. Mais je pense faire partie des chanceux. Le quotidien et les repères sont extrêmement perturbés ces derniers jours pour l'ensemble des Français. Nous avons une sorte de chance de conserver un rythme professionnel, même si l'environnement est modifié, nous gardons ce repère-là dans une période où tout est décousu."