La jeunesse est en train d'inventer un monde libertaire

Comment expliquez-vous que la substance de vos spectacles, qui est algérienne, transcende les frontières nationales ?
FELLAG L’Algérie est un terreau qui me permet d’aller vers l’être universel. Tous les spectateurs se retrouvent piégés agréablement par ces histoires qui deviennent aussi les leurs, même s’ils ne sont pas Algériens. Je reçois des centaines de lettres de Français de souche qui portent sur cette universalité. Cela m’amuse et me rend heureux que des Français accèdent pendant deux heures à l’universel en passant par l’Algérien, parce que c’est un juste retour des choses par rapport à une société qu’on a marginalisée et qui apporte à son tour un modèle d’humain dans lequel on s’identifie. C’est un jeu intéressant pour un créateur.
Dans votre spectacle Le Dernier Chameau, on accède à l’Algérie par les femmes. Pourquoi ce choix ? J’ai voulu témoigner encore une fois de ces deux mondes, le monde des hommes et celui des femmes, qui créent un déséquilibre dans la société, un déséquilibre psychologique. La société des femmes est en rondeurs, en sensualité, en amour, en affectivité, en poésie, en tendresse, en douceur et, de l’autre côté, il y a l’homme, raide, figé. Je le joue, ce père rigide, la moustache tendue, qui ne danse pas, qui a peur de se laisser aller même pendant les festivités de l’indépendance. C’est aussi une symbolique.
Ces deux mondes ne se rencontrent-ils pas ? Ils ne se rencontrent que de façon “administrative”. Quand l’homme rentre à la maison, un rapport de la journée lui est établi par la mère. Evidemment, la société est en train de changer, de bouger. Les jeunes Algériens d’aujourd’hui tendent désespérément vers cette rencontre. Je raconte l’Algérie des années 1950-1960, une société tribale. Quand l’homme et la femme se rencontrent, c’est pour la gestion des affaires courantes. Je ne dresse pas un constat tragique, irréversible. C’est pour essayer d’ouvrir des perspectives.
La subversion, le changement viendraient-ils des femmes ? C’est la rencontre des hommes et des femmes qui sera à l’origine du changement. Ce sont les générations d’aujourd’hui qui le feront peut-être. Nos parents vivaient dans le fatalisme, la dichotomie. Aujourd’hui, il y a une réelle revendication des jeunes hommes et des jeunes femmes pour se rencontrer.
Il y a dans votre spectacle beaucoup d’humour, mais aussi de la gravité… Comme toujours. Si ce n’était que pour rire je n’aurais pas fait de one-man-show. J’aurais fait mon métier de comédien normal. Là, je raconte des choses essentielles, qui me touchent. C’est mon côté créateur, artiste qui regarde la société, qui a envie de la raconter, parce que je suis blessé moi aussi. Et ces blessures-là, je les partage avec les spectateurs, je les partage pour m’en libérer et les aider à s’en libérer aussi.
C’est une sorte d’exorcisme ? C’est de l’exorcisme mais qui, en même temps, propose une façon d’être, des attitudes de vie face aux problèmes, face à la société.
Le spectacle se termine par une séquence d’espoir… L’espoir est un sentiment qui n’engage rien. Ce n’est pas parce qu’on a de l’espoir que les choses vont changer. Ce n’est que par le travail, l’engagement, la créativité qu’une société peut évoluer. Il ne faut pas que l’espoir devienne de la fatalité. L’espoir doit être le stimulant d’une action qui est déjà en marche. C’est l’action qui donne l’espoir.
Vous avez voté ? Non. Je suis de cette génération d’Algériens qui éclatent d’un rire gigantesque et ubuesque lorsqu’on leur dit que les choses vont changer. Tant qu’il n’y a pas une première fois concrète, quelque chose qui a changé, qu’on touche, je ne peux pas y croire. Quand le ministre de l’Intérieur dit : “Je vous promets que l’administration va être neutre”, c’est comme le loup qui demande aux poules de le laisser entrer dans le poulailler et promet de ne pas les manger. J’attends de voir la mise en oeuvre de décisions politiques fortes, courageuses, qui vont transformer ce pays.
Un exemple de décision forte, significative ? Les Algériens rêvent d’en finir avec les archaïsmes du passé qui freinent notre envolée. Ils rêvent d’ouvrir le pays pour que des gens du monde entier puissent venir s’installer en Algérie pour créer des usines et des emplois, ils rêvent d’une école empreinte de modernité où on pourrait étudier toutes les langues possibles, que les femmes aient les moyens de se libérer totalement, et que soient promulguées des lois qui les protègent. Par ailleurs, il faut qu’on arrête de croire que nous sommes, nous autres Algériens, uniques au monde, que nous sommes les plus grandes victimes de l’humanité, pour nous inscrire dans une humanité plurielle ouverte. Très souvent, l’algérianité est montée sur un piédestal comme si c’était une valeur absolue, intouchable. Nous sommes un peuple avec sa beauté, son courage, mais aussi sa fragilité, ses travers. La France, l’Angleterre ont-elles perdu de leur âme en s’étant ouvertes à toutes les cultures, les langues, les initiatives ?
Comment percevez-vous l’image de l’Algérie et des Algériens dans la société, les médias français ? Tant que le pays ne s’ouvre pas de façon quasi absolue à la presse internationale, et libre à celle-ci de prendre sa responsabilité d’aller où elle veut, de faire ce qu’elle veut, tant que le pays ne laisse pas les autres nous regarder, nous aurons des images et des écrits qui ne refléteront qu’une partie de la réalité, qui ne seront pas représentatifs de la société dans sa profondeur. Les journalistes étrangers sont souvent contraints d’aller dans les mêmes endroits, comme l’hôtel Saint-Georges, ou quelques boîtes de nuit… On leur fait faire une espèce de circuit journalistique où ils ne rencontrent pas le peuple avec ses problèmes, ses contradictions. Là, on a affaire à une espèce de marginalité bourgeoise ou politique. C’est à nous de contrecarrer ces images. Il faut que la presse algérienne fasse des reportages concrets qui donnent une autre tonalité, que la télévision fasse des documentaires, qu’on fabrique des images fortes qui expliqueraient notre société, qu’on les montre et qu’on les exporte.
Cela montre que l’Algérie est très complexe et contrastée… Très complexe, et très complexée aussi de cette image que l’on donne de nous. Il y a des réalités multiples. Aucun documentaire ne peut donner à lui seul un point de vue général d’une société. Le journaliste étranger va toujours venir sur un préjugé, un a priori. Comme un journaliste algérien qui va venir faire un reportage sur la France. Qu’on cesse d’être dans la position de celui à qui on vole son image, il faut qu’on crée notre propre image et qu’on aille faire des images des autres, qu’on se confronte aussi aux autres. Si vous vous mettiez en situation d’observation, comment verriez-vous les jeunes Algériens ? Les jeunes vivent les mêmes problèmes que ceux que nous avons connus à leur âge, multipliés par dix. Quand je reviens dans mon spectacle sur une enfance pendant la guerre d’Algérie, je m’en sers pour parler de l’Algérie d’aujourd’hui. Comme témoignage, pas comme prise d’otages. C’est un prétexte. J’apporte de l’eau au moulin des jeunes d’aujourd’hui, je leur apporte aussi une mémoire qu’ils n’ont pas.
A la lecture de reportages de la presse étrangère, ces derniers temps, on retrouve une idée force : la “soif de vivre” des jeunes. Vous la percevez aussi ? Comme nous avions inventé dans la difficulté des espaces de liberté, de bonheur, même s’ils étaient fugaces. Eux aussi inventent, à leur façon, avec d’autres codes, des attitudes qui leur permettent de glaner des petits moments de bonheur et d’espoir qu’ils puisent dans une énergie formidable. Ils ont un langage plus libéré que le nôtre par rapport à la société tribale. Nous, nous avions un pied dans la ruralité et un pied dans l’urbanité. Eux sont les enfants de la ville, une ville complètement explosée, faite de citadinité brouillonne et bouillante. Je suis heureux de savoir que ces jeunes ne sont pas des fatalistes. Je crois que le pouvoir, s’il ne les écoute pas, sera à un moment donné marginalisé. Ce peuple, jeune, énergique, est en train de s’inventer une démocratie libertaire, faite de modernité anarchique au-delà d’un pouvoir qui reste dans des codes d’un autre temps. Si le pouvoir ne donne pas tous les moyens à ce peuple de jeunes de s’épanouir, ceux-ci inventeront une autre société.

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