Le jeu de la dame, quand Netflix fait jouer aux échecs

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La série « Le jeu de la dame » sur Netflix provoque un engouement mondial pour le jeu des échecs. L’histoire romancée d’une jeune joueuse américaine qui rivalise de talent face à d’indéboulonnables joueurs soviétiques en pleine Guerre froide semble plus vraie que nature. Car la réalité dépasse souvent la fiction, comme l'explique Laurent Verat, ex-directeur de la Fédération française des échecs, qui revient sur ce succès et le monde des échecs.

La mini-série Le jeu de la dame (7 épisodes) a été mise en ligne le 23 octobre sur Netflix. Elle figure désormais en tête des contenus les plus populaires de la plateforme dans le monde. Le succès de cette série créée par Scott Frank et Allan Scott, repose sur une narration astucieusement ficelée voire audacieuse qui dépeint l’ascension d’une jeune femme américaine Beth Harmon -jouée par Anya Taylor-Joy- dans le monde très masculin des échecs des années 1960. « Il n’y a pourtant eu qu'une seule joueuse à atteindre le top 10 mondial, c’est la Hongroise Judit Polgar, nous explique Laurent Verat, journaliste, ancien directeur de la fédération française des échecs et manager de joueur. Elle jouait avec les hommes car les parties sont mixtes. »

« Le jeu de la dame est un beau portrait des échecs des années 1960, continue Laurent Verat. La restitution est parfaite avec ce public physiquement autour des joueurs. » Puis il nuance : « La gestuelle des acteurs, c’est un peu difficile d’y croire quand on est du milieu des échecs. Et puis c’est romancé, car on voit peu de parties nulles dans la série alors qu’en compétition il y en a beaucoup. Ils jouent aussi très vite alors que le rythme des échecs est tout de même plus lent. »

« L'échiquier chez un joueur de haut niveau est aussi dans son esprit »

« Ce qui est réussi, ce sont ces moments de visualisation. » Ainsi au fil de la série, l'héroïne visualise les parties d’échecs sur le plafond de son orphelinat, ou de sa chambre, comme un ballet de pièces d'échecs. « En effet, l’échiquier chez un joueur de haut niveau est aussi dans son esprit, il peut continuer à jouer et imaginer les mouvements des pièces dans sa tête même quand il quitte la table de jeu. » Les réalisateurs de la série se sont appuyés sur l’expertise de deux maîtres aux échecs, Bruce Pandolfini et le russe Garry Kasparov. Pandolfini avait auparavant participé en tant que conseiller au film Searching for Bobby Fischer mais il avait aussi assisté l’auteur même du roman à la naissance de la série Queen’s Gambit, Walter Tevis, publié en 1983. Une boucle vertueuse pour l’intensité narrative de cette série.

La surprise est que de regarder Le jeu de la dame donne furieusement envie de jouer aux échecs ! « Je sais que les recherches pour jouer aux échecs en ligne ont augmenté et les achats de jeux réels aussi depuis la diffusion de cette série. Le confinement a joué énormément aussi, il y a eu un boom de connexions lors du premier confinement sur les trois grosses plateformes : chess.com, chess24, et lichess. Sur chess.com par exemple c’est 40 à 45 millions de joueurs qui sont inscrits, et par journée plus de 7 millions de parties sont jouées parfois. La difficulté va être de fidéliser ces joueurs-là », souligne Laurent Verat. Durant la série, on découvre les stratégies et les ouvertures classiques. En anglais la série s’intitule Queen’s Gambit, une ouverture par le sacrifice (acceptée ou refusée par l’adversaire) d’un pion côté dame. (En anglais on dit la reine, en français une dame, mais notre fou devient un évêque (bishop) chez les anglo-saxons, quelle idée !) Et des sacrifices côté dames, il y en a aussi dans l'intrigue de la série.

« Des similitudes avec la vie de Bobby Fischer jeune »

De l’apprentissage à l’expertise, des États-Unis des années 1960 à la Russie de la Guerre froide - une grande partie du tournage a été réalisée à Berlin même si la ville n’est pas représentée en tant que telle - l'héroïne du Jeu de la dame donne terriblement envie de croire en son histoire. D’autant plus que son personnage nous en rappelle un autre bien réel, un gamin originaire de Brooklyn : Bobby Fischer. La vie de l'incontesté prodige des échecs, auteur à 13 ans d'une partie surnommée la partie du siècle, est racontée dans l'excellent livre Fin de partie de Frank Brady (éditions Aux Forges de Vulcain). Le parcours du phénoménal américain fait écho à celui de l'héroïne de la série soupçonnée à tort d'apophénie (donner du sens à ce qui n’en a pas) et à raison d’addictions diverses. « Il y a clairement des similitudes avec la vie de Bobby Fischer jeune », selon Laurent Verat.

Toutefois, à l’écran l’héroïne se bat, seule femme, dans un sport d'hommes. « Il est vrai que les échecs demeurent masculins. Il y a encore peu d’années, ils se pratiquaient dans les arrières salles de bars, d’académies de billard... des lieux d’hommes. » La jubilation que l’on éprouve à regarder cette jeune femme bousculer avec nonchalance et élégance les stéréotypes de la société est donc intense, jusqu’à la voir soulever un pan de l'historique rideau de fer.

Paranoïa folle des années de Guerre froide

« Je suis un perdant au jeu de la vie », expliquait quant à lui Bobby Fischer dont la fin tragique est à l’image de la paranoïa folle - voire choquante et outrancière - des années de Guerre froide entre les États-Unis et l'URSS. Devenu seul leader sur la scène des échecs internationaux, face à la puissance soviétique de l’époque, il semblait l’incarnation d’un monologue d’Hamlet dans Shakespeare :

Je pourrais être enfermé dans une coquille de noix,

Et me regarder comme le roi d’un espace infini,

Si je n’avais de mauvais rêves.

De mauvais rêves, c’est ce qui traverse l'héroïne de la série au fil des épisodes.

Un champion du monde norvégien : Magnus Carlsen

Le monde des échecs est plus apaisé de nos jours : « La vie d’un joueur ressemble maintenant à celle d’un joueur de tennis », explique Laurent Verat. Le nouveau champion du monde est Norvégien : Magnus Carlsen. « Un garçon dans l’air du temps devenu à 19 ans le premier mondial en 2013. C’est une vedette dans son pays qui s’est mis depuis aux échecs. Quand il joue c’est en prime time sur la télé norvégienne avec des formats adaptés. » (Il est surnommé le Mozart des échecs, le documentaire ci-dessous est un étonnant portrait du prodige).

« La France depuis 20 ans fait partie des bons pays dans le monde des échecs. Au top 10, voire 5. L’Hexagone a connu un essor dans les années 2000 avec l’arrivée des joueurs des pays de l’Est. » Selon Laurent Verat, Maxime Vachier-Lagrave qu’il manage est « un potentiel champion du monde ». Il est en tout cas devenu l'un des plus jeunes grands maîtres de l'histoire des échecs à 14 ans. Alors, à quand des parties d’échecs en prime time à la télé française ?

Classement mondial :

1. Magnus Carlsen, Norvège

2. Fabiano Caruana, Etats Unis

3. Ding Liren, Chine

4. Ian Nepomniachtchi, Russie

5. Maxime Vachier-Lagrave, France