Le jean Made in France est-il vraiment moins polluant?

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Des jeans fabriqués en France - 1083 / Mango and Salt / Belleville Manufacture
Des jeans fabriqués en France - 1083 / Mango and Salt / Belleville Manufacture

C'est le roi des "basiques incontournables". La plus cool des fringues. Réputé pour être facile à porter et décliné pour toutes les morphologies, le jean est l’un des vêtements les plus populaires de nos garde-robes: il s’en vend plus de 2,3 milliards par an. Mais depuis quelques années, le voilà pointé du doigt: à l'heure où l'impact de la mode sur l'environnement est de plus en plus scruté, le jean est considéré comme l’habit qui pollue le plus.

"Le jean est fait en coton, une matière qui consomme des centaines de litres d'eau, des pesticides, des OGM...", nous détaille Mathilde Lepage, activiste derrière le compte Instagram "Make My Clothes Great Again", et auteure du livre Changeons de mode!.

"Le jean demande aussi beaucoup de colorants, de détergents, d'agents chimiques très nocifs et délétères pour l'éco-système lors de la phase de délavage. De plus, toutes ses étapes de confection sont dispatchées sur le globe, du traitement de la matière jusqu'à la fixation des boutons. On peut avoir sept à dix étapes faites dans sept à dix endroits différents".

“Du champ de coton à la boutique, un jean peut parcourir jusqu’à 65.000 kilomètres”, estime de son côté l’Ademe, l'Agence de la transition écologique - rappelons en guise de comparaison que la circonférence de la Terre est de 40.000 kilomètres.

Face à cette problématique, plusieurs marques ont décidé de se lancer dans le jean Made In France, présenté comme plus durable et éco-responsable. Un modèle qui demande des compromis et nécessite un véritable savoir-faire.

Circuit court et durabilité

Qui veut produire un jean français se heurte à plusieurs obstacles, à commencer, donc, par le coton: celui-ci ne pousse pas en France, et est donc forcément importé. "Un jean Made In France n'est pas en coton français", indique Mathilde Lepage.

"L'idéal, c'est d'utiliser de la matière déjà existante, en upcyclant ou en recyclant, ça, c'est vraiment le Graal", ajoute la jeune femme, qui cite la marque Resap Paris, spécialisée dans le surcyclage. "Sinon, on peut aussi produire un jean en matière naturelle - en coton, chanvre, lin... Dans le cas du coton, le mieux, c'est que la matière soit labellisée. Mais il faut accepter l'idée que le coton aura été importé avant que tout le reste des étapes soient faites en France".

Une fois cette première étape passée, les marques qui fabriquent leurs jeans dans l’Hexagone tentent de minimiser leur impact écologique en misant sur un circuit court et des usines locales et ce, pour tout le reste du processus.

"Nos jeans sont fabriqués à 9 km de Paris, à Bobigny, afin de limiter le plus possible les transports et l’empreinte carbone", nous explique Gilles Attaf, fondateur de Belleville Manufacture et Président de la certification Origine France Garantie.

Consommer moins mais mieux

Il affirme que ses jeans, tissés dans les Vosges à partir de coton importé de Turquie et assemblés en banlieue parisienne, ont “70% d’impact environnemental en moins" que des jeans issus de la fast-fashion.

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Gilles Attaf tient aussi à travailler sur la durabilité de ses produits: car plus un produit tient dans le temps, moins le consommateur ressentira la nécessité de le remplacer par un autre achat. "De nos jours les produits, on a envie de les garder et qu’ils soient de qualité. On a envie de consommer moins mais mieux, et de donner un sens ainsi qu’une conscience citoyenne à nos achats", nous dit-il.

"Il faut avoir conscience de ce qu'on achète et essayer de faire durer ses jeans pour ralentir la fréquence d'achat", confirme Mathilde Lepage.

Un véritable savoir-faire

Et comment s'assurer qu'un jean soit bel et bien durable et à l'épreuve du temps? En s'appuyant sur une fabrication de qualité et des matériaux robustes.

"En optant pour un jean Made In France, je m’attends à une meilleure facture, les produits étant fabriqués pour durer et dans des quantités moins énormissimes, contrairement à la fast-fashion", nous confie Victoria Arias, auteure du blog Mango and Salt, consacré à la mode et au lifestyle éco-responsables.

Sur son compte Instagram, la blogueuse met notamment en avant une marque française et familiale dont elle raffole, Atelier Tuffery, qui fabrique ses vêtements à la main dans les Cévennes. Elle en vante "la qualité des pièces coupées à la main et assemblées de manière artisanale”, et se ravit du “savoir-faire qui dure depuis des générations, depuis 1892 et les débuts du denim".

"J’ai confiance en ce savoir-faire et j’apprécie de pouvoir soutenir cette qualité assez unique", nous explique-t-elle. "J’aime aussi l’idée de soutenir l’économie locale et des filières qui ont eu du mal à exister, notamment à cause de la délocalisation, et de soutenir des savoir-faire qui sont chouettes à conserver dans le milieu du textile en France".

Le tissage, l’étape la plus difficile

Avec Belleville Manufacture, Gilles Attaf voulait faire "un jean un peu haut de gamme, à la fois esthétique et confortable, avec un vrai travail sur les détails de fabrication". Par exemple, les poches sont doublées et la braquette gansée. Il souligne toutefois qu'en France, l'étape du tissage n’est pas une mince affaire.

"Le tissage est la partie la plus difficile dans la fabrication d’un jean Made in France, car on avait perdu tous les savoir-faire nécessaires en France sur la confection du jean et de la toile 'de Nîmes'", nous raconte–t-il. “On a eu du mal à relancer la filière et pour le coup, c’est vraiment 1083 et son fondateur Thomas Huriez qui ont réussi à remettre en route la filière sur son produit".

1083, créé en 2013, est une marque française qui s’est lancé le défi de relocaliser à moins de 1083 km (soit la distance qui sépare les deux villes les plus éloignées de l’Hexagone) la fabrication de jeans. Ceux-ci sont fabriqués en coton biologique certifié GOTS, qui provient "principalement de Tanzanie, du Bénin ou du Mali, où l’irrigation est raisonnée", annonce la marque.

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Un prix élevé, mais justifié

Alors forcément, qui dit fabriqué en France, dit salariés payés décemment. Qui dit savoir-faire, dit coût. Et qui dit jean Made In France, dit prix élevé. En moyenne, une paire de denim conçue sur notre territoire est vendue environ une centaine d'euros. Chez 1083 par exemple, les prix démarrent à 99 euros et vont jusqu'à 149 euros. Chez Belleville Manufacture, ils coûtent 140 euros et chez Atelier Tuffery, de 129 à 290 euros pour un modèle "salvedge", soit la Rolls Royce du denim. Un modèle upcyclé Resap Paris est proposé à 120 euros.

"Il y a des marques pas du tout éthiques et de fast-fashion qui proposent des jeans dans la même gamme de prix que des jeans durables et Made In France”, regrette Victoria Arias, qui assure que la qualité d’un jean français n’a "rien à voir" avec ce que peuvent même proposer des marques internationales spécialisées dans le denim, telles que Lee, Levi’s ou encore Wrangler.

"Il y a vraiment une raison à ce prix, et on la connaît", martèle la jeune femme. En plus d'apprécier le savoir-faire et la qualité des marques Made in France, elle aime aussi la proximité et les échanges faciles avec ces entreprises "à échelle humaine", ainsi que le "service particulier" qu'elles offrent. Atelier Tuffery, par exemple, ajoute avec son jean "un fil en plus pour pouvoir faire un ourlet" si besoin.

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"Nous, on travaille sur le juste prix", rappelle Gilles Attaf. "Ce qu’on essaie de véhiculer, c’est qu’on applique des coefficients normaux et qu'on ne fait pas de marges indécentes sur des produits fabriqués à l’autre bout du monde par des enfants". Chez Belleville Manufacture, "pas de ristournes, pas de Black Friday, pas de soldes à -70%", dit-il avant d'ajouter: "On ne prend pas le consommateur pour un imbécile".

"Un label sur un produit, ça coûte cher. Les marques qui utilisent des matières labellisées coûtent cher, car respecter la nature et le rythme de croissance naturel de la pousse d'une plante, ça coûte cher", résume Mathilde Lepage. "Si la fast-fashion arrive à proposer de si bas prix, c’est qu’il y a quelqu’un ou quelque chose dans la chaîne de production qui en pâtit: soit l’environnement, soit l’humain... et souvent, les deux”.

Green-washing et french-washing

Et justement, pour rester désirables et dans l'air du temps, de plus en plus de marques de fast-fashion tentent de profiter de l’engouement croissant pour la mode éco-responsable. Elles reprennent ainsi les codes des marques durables à des fins marketings, et tiennent un discours engagé sans adapter leur mode de production. On appelle cela du "green-washing" (lorsque l'argument écologique est mis en avant de manière trompeuse), ou même du french-washing (soit, du "faux" Made In France).

Pour que les consommateurs les moins avertis ne se fassent pas avoir (souvent, les produits sont onéreux mais loin de la qualité attendue et de l'origine locale promise), Victoria Arias conseille de prendre le temps de faire quelques recherches avant chaque achat, et invite à commencer par le plus simple: lire l’étiquette du produit. On y vérifie tout d’abord sa composition: plus il y a de fibres naturelles (coton, lin, chanvre), mieux c’est. Si le jean contient de l'élasthanne, on vérifie que cela ne dépasse pas les 2%.

"Vérifiez aussi si le coton ou la matière a une certification ou un label, comme Oeko-tex ou GOTS”, ajoute la blogueuse. Le label Oeko-Tex garanti l'absence de produits toxiques pour le corps et pour l'environnement sur un produit fini. La certification GOTS assure que le produit a été conçu dans le respect de l'environnement mais aussi de l'humain (conditions de travail décentes, pas de produits dangereux utilisés).

Faire la démarche de s'informer

Pour déceler les mauvaises intentions, on se méfie aussi du vocabulaire trompeur, tel que les “Dessiné à Paris”, “Imaginé en France”, mais aussi de l'utilisation du drapeau tricolore, parfois brodé sur les pièces afin de créer la confusion. On évite aussi les marques qui produisent en masse, et on essaie aussi de voir plus loin que les beaux discours des marques qui s'auto-proclament "durables", "responsables" ou "engagées", mais sans donner des preuves de leurs valeurs et engagements.

"L’auto-étiquetage sans transparence, ce n’est pas un bon signe !", rappelle Victoria Arias. "Regardez les étiquettes, la composition, le site de la marque, faites des recherches sur Internet sur la marque... Cela demande un effort, mais en tant que consommateur, il faut faire la démarche de s’informer".

Article original publié sur BFMTV.com

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