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Non, le jeûne n'est pas un "remède miracle" contre le cancer et peut même être dangereux

Les cas de cancer augmentent dans le monde, notamment du fait du vieillissement de la population. Pour en guérir, certains préconisent le jeûne, qui selon eux permettrait d'affamer les cellules cancéreuses, et vont même jusqu'à affirmer que ce régime peut remplacer la chimiothérapie. Ces allégations sont fausses, expliquent les experts interrogés par l'AFP. A ce jour, les études sur le jeûne chez l'homme n'ont pas prouvé de bénéfice contre le cancer. De plus, la dénutrition qui peut en découler peut s'avérer très dangereuse, et même fatale, chez une personne atteinte de cancer.

C'est un "remède miracle" très présent sur les réseaux sociaux: le jeûne, pratique traditionnelle, notamment par les religieux, aurait, selon ses promoteurs toutes les vertus : il permettrait de maigrir mais aussi de vivre plus longtemps. D'autres vont plus loin et affirment qu'il peut aussi aider à vaincre le cancer.

Les témoignages de patients soi-disant "sauvés" de la maladie, comme celui-ci sur YouTube en mars 2023, cumulent des centaines de milliers de vues. Cet homme assure qu'en cessant de manger, "tu supprimes au cancer la possibilité de se nourrir".

De nombreux internautes partagent aussi depuis plusieurs années, sur YouTube, mais aussi sur Facebook (ici vu plus de 14.000 fois) ou TikTok, des extraits d'un documentaire diffusé par Arte en 2018 et intitulé "le jeûne, une nouvelle thérapie".

Dans ce documentaire, qui montre essentiellement des chercheurs et des patients en Russie et en Allemagne, la voix off explique que le jeûne a montré "des résultats étonnants notamment dans le traitement de la maladie du siècle", le cancer. Un chercheur assure même à la fin du film que le jeûne a une efficacité contre le cancer "même sans chimiothérapie".

Une promesse reprise aussi par des naturopathes comme  Raphaël Pérez, aux 100.000 abonnés YouTube. Il assure que s'il est réalisé dans de bonnes conditions, "le jeûne est le moyen le plus puissant pour arrêter d'alimenter les cellules cancéreuses avec ces nutriments".

Certains prônent un jeûne dit hydrique, s'alimentant seulement d'eau, tandis que d'autres ne jurent que par une alimentation uniquement liquide, comme l'influenceur Thierry Casasnovas. Il soutient qu'"on ne meurt pas du cancer, on meurt par ignorance", et que cette maladie n'est que la conséquence de "choix de vie" dont on est "responsable".

Il préconise pour lutter contre le cancer "une longue période de jeûne" puisque le cancer est "une accumulation de déchets", sauf si la personne est trop faible, dans ce cas il recommande de se nourrir exclusivement de fruits et de jus de légumes.

<span>Capture d'écran de Youtube le 5 février</span>
Capture d'écran de Youtube le 5 février

Ces affirmations sont fausses: malgré des dizaines d'études réalisées dans le monde, le bénéfice du jeûne pour prévenir le cancer, pour le soigner ou pour accompagner les traitements du cancer n'est pas prouvé. 

"C'est un des 'traitements miracles' promus par des naturopathes notamment", observe Donatien Le Vaillant, chef de la Miviludes, une section du ministère de l'Intérieur chargée de surveiller les dérives sectaires, interrogé le 31 janvier (archive).

"Quand il mène à un abandon du traitement, donc à une perte de chance pour le patient, ce discours constitue une infraction pénale", rappelle-t-il. Le naturopathe Eric Gandon (archive) a ainsi été mis en examen il y a un an à Tours après plusieurs décès de participants à ses stages de jeûne hydrique, dont des personnes cancéreuses. Thierry Casasnovas a quant à lui été mis en examen en mars 2023 pour exercice illégal de la médecine mais aussi abus de faiblesse.

Un  projet de loi contre les dérives sectaires pourrait bientôt permettre de poursuivre également ces "dérapeutes", comme les qualifie la Miviludes, pour avoir encouragé des personnes malades à abandonner leurs soins (archive).

"La vulnérabilité des malades est très importante", relève le chef de la Miviludes, "notamment à l'annonce du diagnostic de cancer". Certaines personnes seront particulièrement sensibles "aux discours complotistes, anti-médicaments, qui se sont banalisés sur les réseaux sociaux notamment".

L'autophagie et le cancer, une arme à double tranchant

Le discours des personnes promouvant le jeûne contre le cancer est simple: cette technique serait la plus efficace contre une maladie potentiellement mortelle, mais elle n'est pas étudiée ni développée car elle ne rapporte rien à l'industrie pharmaceutique.

Pour étayer leur argumentation, de nombreux promoteurs du jeûne se réfèrent, comme Thierry Casasnovas, à un prix Nobel japonais.

C'est une rumeur déjà démystifiée par des experts interrogés par AFP Factuel en 2022: le lauréat du prix Nobel 2016 de médecine, Yoshinori Ohsumi, n'a pas recommandé le jeûne pour guérir le cancer ou Alzheimer. Le scientifique japonais a mis en évidence l'existence chez l'homme de l'autophagie, permettant à l'organisme de survivre en cas de carence en nutriments, mais n'a pas étudié son rôle dans le développement de maladies.

<span>Description du mécanisme de l'autophagie et apports du Japonais Yoshinori Ohsumi, lauréat du prix Nobel de médecine 2016 </span><div><span>Paz PIZARRO</span><span>Alain BOMMENEL</span><span>AFP</span></div>
Description du mécanisme de l'autophagie et apports du Japonais Yoshinori Ohsumi, lauréat du prix Nobel de médecine 2016
Paz PIZARROAlain BOMMENELAFP

L'autophagie est un processus au cours duquel une cellule se "mange" un peu elle-même pour se défendre contre une infection ou une carence en nutriments (archive).  L'autophagie pourrait même être nocive en cas de cancer, car cette technique permet aux cellules de survivre le plus longtemps possible en milieu hostile, notamment face à une chimiothérapie. Des scientifiques cherchent donc même à bloquer ce processus pour empêcher la survie des cellules cancéreuses.

Des cellules gourmandes, mais très adaptées à la privation

Ensuite vient l'idée que puisque les cellules cancéreuses sont très "gourmandes", les priver d'alimentation aiderait à les éliminer.

"Les cellules cancéreuses ont la capacité de se multiplier à l’infini et ont pour cela besoin d’une très grande quantité d’énergie. La plupart des cellules cancéreuses, comme l’avait supposé le médecin allemand Alfred Braunstein en 1921 puis démontré Otto Warburg dans les années 1930, consomment beaucoup plus de sucre que les cellules saines", confirme l'Inserm sur son site internet (archive).

Les oncologues utilisent d'ailleurs cette forte consommation de glucose pour repérer les tumeurs dans l'organisme, par l'imagerie.

Cependant, met en garde l'Inserm, "l’équation est loin d’être simple car en voulant 'affamer' les tumeurs, c’est l’ensemble de l’organisme que l’on risque d’affaiblir". En effet, nos cellules musculaires, cardiaques, hépatiques ou cérébrales aussi ont besoin de glucides pour fonctionner, d'autant plus quand l'ensemble de l'organisme est affaibli par un cancer et/ou un traitement lourd.

Méthode d'autant plus contre-productive, selon le Pr Bernard Srour (archive), épidémiologiste de l'Inrae coordonnant le réseau de recherche Nacre (nutrition et cancer), interrogé par l'AFP le 30 janvier,  que les cellules cancéreuses, qui ont de très grandes capacités d'adaptation, "vont aller puiser les ressources surtout dans la masse musculaire".

Une augmentation du risque de dénutrition très dangereuse

Le professeur Bernard Srour se montre très inquiet face aux dangers du jeûne pour un patient cancéreux, qui selon lui fait prendre des risques "énormes".

En se privant de manger, le malade va voir augmenter "son risque de fonte musculaire et de sarcopénie [une diminution significative de la masse et force musculaire après 50 ans, NDLR] et de dénutrition qui sont des facteurs pronostiques très, très délétères".

<span>Une aide-soignante sert un plateau-repas à une personne atteinte de cancer à l'institut Léon Bérard à Lyon le 10 septembre 2018</span><div><span>JEAN-PHILIPPE KSIAZEK</span><span>AFP</span></div>
Une aide-soignante sert un plateau-repas à une personne atteinte de cancer à l'institut Léon Bérard à Lyon le 10 septembre 2018
JEAN-PHILIPPE KSIAZEKAFP

La dénutrition, un état de déficit en énergie, en protéines ou en n’importe quel autre macro ou micronutriment spécifique, est en effet associée à une aggravation du pronostic du cancer, rappelle l'Institut national du cancer, l'Inca (archive). Cette dénutrition, qui touche près de la moitié des patients cancéreux à un moment ou un autre de leur maladie, est la cause directe du décès de 5 à 25% des patients atteints de cancer.

D'autre part, si on suit un traitement anticancéreux, le jeûne "augmente le risque de toxicité face au traitement et aussi celui de voir diminuer l'efficacité thérapeutique du traitement", met en garde Bernard Srour. Pour certains traitements, "le calcul de la dose nécessaire va se baser sur la masse maigre de la personne, or si la personne jeûne quelques jours avant le début du traitement, on va chambouler cette équation".

Pas de preuve du bénéfice du jeûne contre le cancer chez l'homme

Des risques d'autant moins acceptables, selon le Pr Srour, que les études existantes n'ont pas démontré l'efficacité du jeûne contre le cancer.

Seules des études précliniques, donc réalisées chez l'animal, ont montré un effet potentiellement bénéfique du jeune contre le cancer, ou pour réduire les effets secondaires de la chimiothérapie par une protection sélective des cellules saines.

C'est notamment le cas d'une étude de Valter Longo (archive), qui fait référence dans les milieux "pro-jeûne". Ce dernier, qui a montré chez des souris cancéreuses une meilleure survie des rongeurs forcés de jeûner que des autres, est ainsi interviewé dans le documentaire d'Arte, où il explique qu'affaiblies par le manque de nourriture, les "cellules cancéreuses peuvent mourir, ou en tous cas leur croissance est ralentie". Il extrapole ensuite: "et donc le jeûne peut ralentir leur croissance, même sans chimiothérapie".

Le problème, relaie le réseau Nacre, qui a publié en un rapport de 100 pages sur le jeûne et le cancer en 2017 (archive), c'est que nombre de personnes "relaient les perspectives que ces premiers résultats offrent pour les malades bien que ces travaux ne concernent que le modèle animal et que les connaissances ne soient pas encore confirmées chez l'être humain".

Cette revue systématique des données scientifiques disponibles sur le jeûne conclut que l'examen des "nombreuses études expérimentales chez l'animal et des quelques études épidémiologiques et cliniques disponibles actuellement", n'apporte pas de preuve d'un effet chez l'homme "en prévention primaire ou pendant la maladie (qu'il s'agisse d'effet curatif ou d'une interaction avec les médicaments anticancéreux)".

Bien plus répandue en Allemagne, la pratique du jeûne n'est pas non plus conseillée en cas de cancer outre-Rhin. Contacté par l'AFP le 5 février, la Pr Jutta Hübner, oncologue et porte-parole de la division nutrition de la Société de cancérologie allemande (archive),  constate elle aussi "une promotion très large de naturopathes et autres praticiens non-médicaux" du jeûne.

"On a pu discuter autour de certains essais sur des souris pour la prévention ou la lutte contre le cancer, mais aucun d'entre eux n'est vraiment adéquat pour une adaptation à l'homme", remarque-t-elle.

"De notre point de vue, jeûner est très dangereux parce que cela peut rapidement mener à la dénutrition en termes de micro ou macro-nutriments, spécialement quand vous suivez des traitements anticancéreux", conclut-t-elle.

Les personnes atteintes de cancer doivent manger "ce qui leur fait envie"

Même conclusion pour le Pr Srour: "Si vous êtes en bonne santé et que vous voulez jeûner pour être plus à l'écoute de votre corps, pourquoi pas, mais vous avez un cancer, c'est non, c'est trop dangereux".

Au contraire, dit-il, les oncologues doivent pousser les patients à manger "ce qui leur fait envie". Car il faut être "assez costaud pour supporter les effets secondaires des traitements, et c'est un défi de bien se nourrir quand la chimio par exemple altère le goût et provoque des aversions à pas mal d'aliments".

C'est aussi ce qu'expliquait en octobre à AFP Factuel le Dr Bruno Raynard, nutritionniste à l'Institut Gustave Roussy. Interrogé sur les bienfaits du curcuma contre le cancer, une épice pour laquelle aucun essai n'est concluant à ce stade chez l'homme, il insistait sur la nécessité, quel que soit le régime que veut adopter le patient, "d'en parler". "Ensemble on voit ce qui est intéressant ou pas, et on tente de trouver un consensus dans le cadre du projet de soin global".

"Les patients atteints de cancer sont prêts à tout essayer", constate aussi le Pr Srour, "donc il faut à tout prix garder un accompagnement, une surveillance pour détecter une dénutrition et pouvoir rapidement la prendre en charge".

La Miviludes donne, elle, un conseil aux proches d'une personne atteinte de cancer: réagir si le malade se coupe de son entourage ou des médecins, manifeste la volonté d'arrêter son traitement, ou dépense des sommes d'argent importantes dans des thérapies dites "alternatives".

Sur son site internet, le Vidal a fait un état des lieux des connaissances du bénéfice du jeûne dans plusieurs pathologies ou conditions (archives).