Non, le Japon n'a pas interdit la vaccination Covid après une étude "inquiétante" sur la transfusion de sang de personnes vaccinées

Les vaccins contre le Covid sont encore aujourd'hui le moyen de protection le plus efficace contre les formes graves de la maladie. Pourtant, des internautes assurent que face à des "morts subites", et suite à la publication d'une étude inquiétante sur les risques de la transfusion sanguine de personnes vaccinées à des non-vaccinées, le Japon a décidé d'interdire la vaccination Covid et les transfusions de sang "contaminé" selon eux. C'est faux : le Japon a simplement rendu la vaccination payante pour les personnes de moins de 65 ans ne présentant pas de co-morbidités. Quant à l'étude en question, elle a été écrite par un chercheur connu pour ses positions anti-vaccin, et n'a pas été validée par la communauté scientifique.

"Le Japon vient d'interdire l'usage public des injections d'ARNm du Covid et a appelé les autres pays à emboîter le pas après qu'une étude officielle du gouvernement a lié les injections à l'augmentation des morts subites dans le pays", assure une internaute française sur Facebook le 27 mars. Selon cette publication, ces "morts subites" sont tellement nombreuses qu'elles ont conduit à un "effondrement démographique".  Elle cite notamment une étude qui selon elle a provoqué une "onde de choc" à Tokyo,  car elle montrerait que "les vaccins à ARNm du Covid ont désormais contaminé le stock de transfusion sanguine du Japon en raison des personnes vaccinées donnant du sang".

Sur X aussi, des internautes relaient la même affirmation, avec le même texte, comme ici dans cette publication du 26 mars partagée plus de 2.000 fois.

Cette publication du 24 mars partagée plus de 800 fois affirme quant à elle que le Japon va interdire le don du sang de personnes vaccinées:

<span>Capture d'écran de X le 29 mars</span>
Capture d'écran de X le 29 mars

Ces fausses informations sont également très virales en Thaïlande, surtout sur Facebook, avec ce texte: "Le Japon propose d'interdire aux personnes vaccinées contre le Covid de donner leur sang en raison des effets dangereux des vaccins à ARN".

Aux Pays-Bas aussi, des infox sur l'interdiction des vaccins circulent notamment sur Telegram.

La vaccination n'est pas interdite, mais elle n'est plus gratuite pour tout le monde

Contrairement à ce qu'affirment certaines publications mensongères, le Japon n'a pas du tout interdit la vaccination Covid. Sur le site du ministère de la santé japonais, on peut lire le 29 mars (archive): "La vaccination systématique par les autorités locales débutera à l'automne et à l'hiver 2024 pour les personnes de 65 ans et plus et pour les personnes âgées de 60 à 64 ans souffrant de problèmes de coeur, de rein ou respiratoires".

Cette vaccination de routine est prise en charge par les municipalités, qui doivent chacune décider de son coût. Elle sera offerte aux personnes à très bas revenus, selon le site du ministère.

Le seul changement notable qui prendra effet le 1er avril 2024 selon le ministère de la santé japonais, est qu'à partir de cette date, les personnes souhaitant se faire vacciner contre le Covid et n'appartenant pas à ces catégories visées par la vaccination systématique pourront le faire "à leurs frais", c'est-à-dire que le vaccin ne sera plus gratuit pour tous, comme il l'était jusqu'à présent au Japon.

L'abandon de la vaccination Covid par certains Etats dans le monde est un thème récurrent de la désinformation depuis le début de la crise sanitaire, et notamment au Japon comme ici .

Le don du sang n'est pas interdit pour les personnes vaccinées

Le Japon n'a pas interdit, ni ne réfléchit à interdire le don du sang aux personnes vaccinées contre le Covid. D'après le site de la Croix-Rouge japonaise, qui organise des collectes de don du sang, la vaccination n'empêche pas du tout le don du sang (archive). La Croix-Rouge recommande seulement aux donateurs d'attendre 48 heures après une vaccination à ARN messager avant de donner leur sang.

Certes, une étude japonaise a bien mis en garde contre des risques supposés pour la santé liés à "la transfusion de matériel génétique par des vaccins", en mars 2024 (archive). Il ne s'agit toutefois pas d'une étude relue par des pairs et publiée dans une revue scientifique de qualité, mais d'un simple "pré-print" publié sur un site  acceptant les publications sans relecture préalable.

Preuve supplémentaire de la faible validité scientifique de l'étude : elle a été publiée au lendemain de sa déposition sur le site, un délai qui ne laisse pas le temps à une relecture sérieuse pour ce type d'étude.

<span>Capture d'écran du site preprints.org</span>
Capture d'écran du site preprints.org

Les auteurs de cette étude plaident pour l'application "de précautions supplémentaires" avant de transfuser du sang de personnes vaccinées, arguant que des nanoparticules de lipides ou de la protéïne Spike, "qui peuvent provoquer une inflammation, peuvent rester dans le sang". En conclusion, les auteurs estiment que "pour éviter ces risques et prévenir une future aggravation de la contamination par le sang, nous recommandons fortement la suspension de la vaccination".

Il est peu problable que les auteurs de cette étude soient entendus par les autorités japonaises : un de ses auteurs, Masanori Fukushima, est un ancien professeur connu pour ses positions anti-vaccins marquées, qui avait été cité comme un "démagogue antivaccin" par l'ancien ministre de la santé Taro Kono en 2023.

De précédentes rumeurs sur une interdiction du don du sang au Japon pour les personnes vaccinées avaient été démystifiées par l'AFP Factuel en mai 2021. La Croix-Rouge japonaise avait simplement suspendu pour deux mois, le temps que les autorités du pays prennent une décision, le don du sang de la part de personnes vaccinées par des vaccins à ARNm.

Comme l'expliquait cet article de l'AFP (archive), le Japon avance systématiquement à pas comptés sur les questions sanitaires. Avant de mettre sur le marché un vaccin ou un médicament, le pays impose ainsi des essais cliniques supplémentaires sur son territoire même si le produit a déjà été validé par des études cliniques ailleurs dans le monde.

<span>Une femme reçoit une dose de vaccin Moderna contre le Covid à Tokyo le 21 juin 2021</span><div><span>Behrouz MEHRI</span><span>AFP</span></div>
Une femme reçoit une dose de vaccin Moderna contre le Covid à Tokyo le 21 juin 2021
Behrouz MEHRIAFP

En France, à contrario, dès la mise sur le marché des vaccins Covid, le Haut Conseil de la santé publique a recommandé, "qu'aucune exclusion, même très provisoire, ne soit effectuée pour un don de sang" venant de personnes vaccinées contre le Covid-19.

"Ces vaccins, bien que nouveaux à la fois de par leur mode d'action et leur mise très récente sur le marché, ne peuvent être susceptibles de contenir un quelconque élément potentiellement dangereux pour un receveur de produits du corps humain provenant d'un donneur récemment vacciné", concluait cette instance dans un avis de 18 pages dédié à cette question en 2021 (archive).

Des infox sur le sang des personnes vaccinées qui "contaminerait" les non-vaccinées circulent depuis le début de la vaccination Covid. Comme l'expliquait à l'AFP la Croix-Rouge américaine en octobre 2022, "la vaccination contre le Covid est conçue pour générer une réponse immunitaire afin d'aider à protéger une personne contre la maladie, mais les composants du vaccin eux-mêmes ne se trouvent pas dans la circulation sanguine", a-t-elle encore assuré.

La protéine de pointe (ou "Spike" en anglais), située à la surface du Sars-CoV-2, est celle qui lui permet de s'arrimer aux cellules humaines et d'y pénétrer pour l'infecter. Les vaccins à ARN messager visent à faire produire au corps humain cette protéine - qui isolément est inoffensive - pour déclencher une réponse immunitaire.

"Certaines modifications de l'ARN vaccinal ainsi que sur la protéine Spike qu'il permet de produire, ont amélioré la durée de vie à la fois de l'ARN et de la protéine qu'il produit, dans le but d'améliorer leur capacité à activer plus fort une réponse immunitaire. Ces modifications pourraient en effet permettre de les détecter plus longtemps qu'un ARN ou qu'une protéine 'naturelles'", a indiqué à l'AFP en septembre 2023 Frédéric Altare, directeur du département d'Immunologie au Centre de recherche en cancérologie et immunologie Nantes-Angers (CRCINA) et directeur de recherche à l'Inserm.

Pour autant, juge-t-il, "même si cette dégradation [de la Spike] n'est pas de 100 %, certainement à cause des modifications spécifiques ajoutées pour améliorer la stabilité", il s'agit de "traces de résidus de dégradation du produit vaccinal (...) et sauf preuve du contraire, pour l'instant personne n'a montré une quelconque activité de ce genre de débris de dégradation".

Pas d'augmentation des morts subites au Japon

Il est par ailleurs faux de relier l'"effondrement démographique" du Japon à la vaccination Covid: le pays vit un déclin de sa population depuis des dizaines d'années, et connaît aujourd'hui un solde négatif - plus de décès que de naissances (archive). En 2023, le Japon avait le second taux de personnes âgées de plus de 65 ans au monde après Monaco, selon les données de la banque mondiale.

Ce déclin a commencé bien avant la vaccination Covid, dès les années 2010, comme le montre le graphique ci-dessous:

<span>Capture d'écran du site de la banque mondiale</span>
Capture d'écran du site de la banque mondiale

En décembre 2023, l'AFP Factuel a démystifié, en anglais, des publications affirmant qu'au Japon, 2/3 des personnes mortes après avoir reçu le vaccin Pfizer étaient décédées dans les 10 jours suivant la vaccination, ce qui rendait cette dernière très suspecte. Les résultats de l'étude avaient été malinterprétés sur les réseaux sociaux, selon ses auteurs interrogés par l'AFP, et ne prouvaient absolument pas de lien entre vaccination et décès.

Comme le rappelle régulièrement l'Organisation mondiale de la santé (OMS), les vaccins anti-Covid sur le marché ne présentent pas de risques pour la santé (archive) et "les réactions graves à la vaccination sont extrêmement rares".

Ces dernières années, les excès de mortalité, notamment dus dans le monde au coronavirus lui-même, ont souvent été attribués à tort au vaccin Covid, comme l'AFP Factuel l'a souvent démystifié, ici ou .

15 avril 2024 Enlève mots en trop après l'intertitre "Le don du sang n'est pas interdit pour les personnes vaccinées" 9 avril 2024 Précise citation Frédéric Altare 9 avril 2024 Ajoute au 6e paragraphe: "Cette vaccination de routine est prise en charge par les municipalités, qui doivent chacune décider de son coût. Elle sera offerte aux personnes à très bas revenus, selon le site du ministère".