"Jamais de la vie", "trop peur"... Comment les préjugés des parents compliquent l'intégration des hommes dans les métiers de la petite enfance

Nathan et les quatre enfants qu'il garde en tant qu'assistant maternel, lors d'une balade en forêt. - Nathan
Nathan et les quatre enfants qu'il garde en tant qu'assistant maternel, lors d'une balade en forêt. - Nathan

"Je crois que j'aurais du mal à laisser ma fille à un assistant maternel homme." Audrey, infirmière de 41 ans à Sausheim (Haut-Rhin), reconnaît qu'elle serait "mal à l'aise" à l'idée de confier sa fille de deux ans à "un homme inconnu". "C'est probablement de la paranoïa", reconnaît à BFMTV.com la mère de famille, mais "avec tout ce qu'on entend aujourd'hui... L'idée de savoir qu'il accompagnerait ma fille aux toilettes ou qu'il pourrait être amené à la doucher ne me rassurerait pas".

Et elle est loin d'être la seule. "Jamais de la vie" Manon Potet n'oserait confier ses enfants à un professionnel de la petite enfance, s'il s'agissait d'un homme. La jeune femme, interrogée par BFMTV.com, juge que "beaucoup n’ont aucune patience avec les enfants", et elle aurait "trop peur de la perversité, qu'il leur fasse des choses bizarres".

"Ce n'est pas la place d'un homme", tranche encore Claude Liliane, une octogénaire réagissant à un débat sur la question sur Facebook.

À ce jour, on estime que les hommes ne sont que 2% à travailler dans le secteur de la petite enfance, et 8% en crèches. Une campagne de sensibilisation devrait d'ailleurs être lancée par le gouvernement dans les prochaines semaines, dans l'espoir de rééquilibrer les rangs. Mais les préjugés ont la peau dure, comme peuvent en témoigner les principaux intéressés.

"On ne passe pas notre temps à pouponner"

Dans l'imaginaire collectif, "ce sont des métiers de femmes", analyse pour BFMTV.com Cyril Godfroy, co-président du Syndicat National des Professionnel·le·s de la Petite Enfance (SNPPE).

"Le sexisme lié à mon travail, ça fait 21 ans que je le vis au quotidien", confie ce coordinateur petite enfance et jeunesse dans plusieurs communes du Bouzonvillois (Moselle).

"Dans la tête des gens, s'occuper des enfants est le rôle naturel des femmes", développe le représentant syndical, qui s'oppose fermement à cette idée et réclame une revalorisation salariale de la profession. "C'est faux. Il faut arrêter de résumer ces professions à leur fonction 'maternelle'. Ce n'est pas ça. On ne passe pas notre temps à pouponner ou materner. C'est beaucoup de responsabilité. L'accompagnement dans les premières années de la vie, c'est crucial. Et la faiblesse de la rémunération, c'est indéniablement une des raisons pour lesquels si peu d'hommes sont attirés par ces métiers-là."

Au sein de ces professions hyper féminisées, Tony Courcier reconnaît qu'il peut être difficile de trouver sa place. "On se sent parfois un peu isolé", confie à BFMTV.com cet assistant maternel de 35 ans, le seul homme parmi la quinzaine de femmes qui exercent dans la crèche familiale hospitalière d'Angoulême où il travaille depuis bientôt deux ans.

Un lien de confiance souvent mis à mal

Au milieu de toutes ces femmes, le trentenaire ne cache pas qu'il lui arrive de souffrir du "syndrome de l'imposteur". "Une fois, je changeais un bébé à côté d'une collègue et elle m'a sorti d'un air impressionné: 'tu changes les couches presque aussi vite que moi dis donc'. Ce qui est ridicule, parce qu'on a la même formation, donc nous avons les mêmes gestes, les mêmes techniques... Il faut deux fois plus faire ses preuves".

"Ça suscite toujours l'étonnement des gens quand on dit autour de nous qu'on travaille avec les tout-petits et qu'on s'épanouit là-dedans", ajoute ce père de famille, qui reconnaît parfois préférer taire sa profession "pour éviter d'attirer la critique ou les questionnements".

Dans ces secteurs pourtant "en tension", l'accès à l'emploi est également plus difficile pour les hommes. Après sa reconversion professionnelle, l'ancien restaurateur a dû essuyer plusieurs refus de la part de crèches. "On a refusé ma candidature alors que je savais qu'elles recherchaient activement du personnel", raconte Tony, qui dit avoir "appris plus tard qu'elles avaient embauché trois femmes" quelques semaines après.

Damien, lui-aussi, est désemparé par les préjugés qui persistent par rapport à ces professions. Après un service civique d'un an dans une école maternelle (où il n'était pas autorisé à changer les jeunes enfants), le jeune homme de 21 ans souhaitait entreprendre un CAP petite enfance en alternance près de Calais où il vit. Cependant, le jeune homme a été contraint d'abandonner cette idée et de se lancer dans une autre formation en ligne. Malgré ses nombreuses candidatures, aucune crèche ou structure ne l'a jamais recontacté, "même celle qui avait posté une offre qui correspondait et qui lui avait été recommandée par la mission locale".

S'il ne peut pas en avoir la preuve formelle, Damien soupçonne que le fait qu'il soit un homme ait été le frein principal. "Je m'occupe depuis toujours de ma petite soeur. Les pères s'occupent eux-aussi de leurs enfants. Ça m'attriste qu'on ait autant de mal à me faire confiance, que les portes du métier que j'aimerais faire me soient fermées comme ça."

"Un ovni dans le métier"

Certains parents, pourtant, ont décidé de dépasser ces idées genrées, et n'hésitent pas à faire confiance à des hommes pour garder leurs enfants en bas âge. Ainsi, c'est "sans aucune appréhension" que Coralie, 36 ans, amène tous les jours sa fille de 20 mois chez Nathan, à Pau (Pyrénées-Atlantiques). Cet assistant maternel de 27 ans a aménagé sa maison de 225m² de sorte à ce qu'elle soit un véritable lieu d'accueil pour les cinq enfants qu'il garde chaque semaine.

"Ça ne me dérange absolument pas. C'est une question de feeling (ndlr. ressenti), mais nous avons tout de suite eu confiance. Nathan est un grand barbu et costaud mais il a une allure de nounours pour les enfants", confie la mère de famille. "C'est un grand compagnon de jeux pour les petits, il leur fait faire énormément de sorties et d'activités ludiques".

"J'ai l'impression d'être un ovni dans ce métier", nous confie ce professionnel de la petite enfance. "Assez vite, je me suis rendu compte que je partais avec un handicap: le fait d'être un homme. Pour me débarasser de ce boulet à la cheville, j'ai choisi d'investir dans le lieu d'accueil des enfants pour me démarquer, et ça marche", explique le jeune homme, qui affirme que les parents se bousculent désormais sur liste d'attente pour faire garder leurs enfants chez lui.

Article original publié sur BFMTV.com