"Plus jamais ça" : en Pologne, la mort d’une femme enceinte relance la mobilisation pro-avortement

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À Varsovie, Cracovie, ou à Gdansk, des Polonais sont descendus en silence dans les rues lundi 1er novembre, et ont allumé des bougies en hommage à Izabela, une femme de 30 ans, décédée le 22 septembre dans un hôpital du sud du pays. Pour l'avocate de sa famille et pour plusieurs organisations de défense des droits des femmes, elle est la première victime connue de la législation anti-avortement en vigueur depuis le début de l’année en Pologne.

"Les médecins ont attendu la mort du fœtus. Le fœtus est mort, la patiente est morte. Choc septique." Vendredi 29 octobre, ces quelques lignes glaçantes sont publiées sur Twitter par Jolanta Budzowska, spécialiste des erreurs médicales et avocate de la famille d’Izabela. Elle rend ainsi public le décès survenu un mois plus tôt, le 22 septembre, de cette femme alors enceinte de 22 semaines.

Un communiqué transmis par Jolanta Budzowska à notre rédaction détaille les circonstances du drame. Izabela s’était rendue à l’hôpital de Pszczyna, en Silésie, après une grave complication et une importante inflammation. Les médecins ont attendu qu'une fausse-couche naturelle se produise. Pendant l’hospitalisation, le fœtus est mort, mais la patiente n’a pas survécu : elle est décédée d’un choc infectieux. Selon l’avocate de la famille, les médecins ont décidé de ne pas procéder à un avortement – alors même qu’ils ont confirmé que le fœtus présentait des malformations – de peur "d'être tenus responsables d'un avortement illégal".

Dans des messages envoyés à sa famille et à ses proches, Izabela avait décrit ses symptômes et disait craindre une infection septique et la mort. Elle écrit également que les médecins lui demandent d’attendre que le cœur du fœtus cesse de battre.

Un durcissement de la loi anti-avortement

Sur les réseaux sociaux, avec le hashtag #AniJednejWiecej ("Plus jamais ça"), des Polonais ont relayé les derniers messages d’Izabela, rendus publics par ses proches, des images de bougies, et des photos des rassemblements en sa mémoire.

Avec ce slogan, les militants entendent également redonner de l’élan à la mobilisation en faveur du droit à l’avortement en Pologne. Début janvier, le gouvernement polonais a entériné une décision du Tribunal constitutionnel du 22 octobre 2020 conduisant à l'interdiction quasi-totale de l'avortement dans le pays.

Cette décision proscrit l'interruption volontaire de grossesse en cas de malformation grave du fœtus, sous prétexte qu’elle serait "incompatible" avec la Constitution. Conséquence, l’IVG n’est désormais autorisé qu’en cas de viol ou d’inceste, ou lorsque la vie de la mère est en danger.

Menace de prison pour les médecins en cas d’avortement trop précoce

Dans le cas d’Izabela, c’est cette nouvelle législation qui a incité les médecins à ne pas procéder à un avortement, selon l’avocate de la famille :

Après le durcissement de la loi anti-avortement en Pologne après le verdict du Tribunal constitutionnel, il ne restait qu'une seule prémisse qui pouvait fonctionner dans ce cas : une menace pour la santé ou la vie de la mère. Cependant, cette disposition est très difficile à appliquer en pratique pour les médecins. Ils ne savent pas s'ils décideront correctement, ou si ce danger réel existe. S'ils pratiquent un avortement trop précoce et que le procureur constate ensuite qu'il n'y avait pas de danger, ils risquent une peine de prison pouvant aller jusqu'à trois ans.

En conclusion de son message, l'avocate Jolanta Budzowska espère que le cas d’Izabela "touchera les cœurs et fera prendre conscience à tous, que les mauvaises lois en vigueur en Pologne doivent être modifiées".

La direction de l’hôpital de Pszczyna s’est défendue, assurant que les médecins avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour sauver la patiente et le fœtus.

"Izabela n'est pas la première victime, et elle ne sera malheureusement pas la dernière"

Pour Antonina Lewandoska, militante au sein de la Fédération des femmes et du planning familial (Federa), la nouvelle législation est bien en cause, et elle fera d’autres victimes :

L’atmosphère politique générale, et le discours du parti au pouvoir, font que les professionnels de la santé sont terrifiés à l'idée de faire leur travail, et les médecins préfèrent ne pas pratiquer un avortement jusqu'à ce qu'ils aient la certitude absolue que la vie de la femme est menacée, ou que sa santé est menacée. La loi est actuellement influencée par les catholiques fondamentalistes ultraconservateurs, et c'est un énorme problème.

En ce qui concerne le cas d'Izabela, je crois que sous la loi précédente, il aurait été beaucoup plus facile et beaucoup plus naturel pour les médecins de ne pas avoir peur, et ils auraient pratiqué un avortement. Izabela est la première victime [de la nouvelle législation anti-avortement, NDLR] dont nous avons entendu parler, officiellement, avec un nom, avec une cause de décès, mais notre équipe est sûre qu'elle n'est pas la première victime, et qu'elle ne sera malheureusement pas la dernière.

Nous ne savons pas comment changer la loi, mais nous avons besoin de créer de l’attention à ce sujet. Nous avons une ligne d'aide pour les personnes qui ont besoin d'avorter et qui ont besoin d'une assistance légale, psychologique, médicale, et nous fournissons des conseils sur l'avortement dans chaque cas. Depuis le début de l’année, nous avons répondu à 8 142 appels et à plus de 1 000 e-mails, pour donner des conseils. C’est trois fois plus qu’avant la décision.

En Pologne, les réseaux informels d’entraide à l’avortement se sont multipliés. L’organisation Avortement sans frontières, qui réunit six ONG polonaises et internationales, a aidé près de 34 000 femmes à avorter depuis octobre 2020, de façon médicamenteuse à l’aide de pilules, ou à l’étranger. À titre de comparaison, seulement 300 cas légaux d’avortement ont été recensés en Pologne depuis un an.

La loi anti-avortement pourrait encore se durcir. Le Parlement polonais s’apprête à se pencher sur un projet de loi d’initiative citoyenne, déposé par des organisations catholiques fondamentalistes. Il veut rendre l’avortement punissable de cinq à vingt-cinq ans de prison, pour les mères et les médecins.

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