Italie: Bergame commémore les victimes du Covid-19

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En cette première Journée nationale à la mémoire des plus de 100 000 victimes du coronavirus, les drapeaux de l’Italie et de l’Union européenne sont en berne dans tout le pays. Mais c’est Bergame qui a été choisie pour une cérémonie en présence du Premier ministre Mario Draghi. Cette ville industrielle de la Lombardie a payé le plus lourd tribut face au Covid-19 durant la première vague de la pandémie. Plus de 6 000 habitants de la province de Bergame ont perdu la vie au cours du mois de mars 2020.

De notre correspondante à Rome,

Il y a tout juste un an, les images tragiques, puissantes et éloquentes du premier convoi de camions militaires transportant des cercueils vers d’autres régions, faute de place dans les morgues de Bergame, faisaient le tour du monde. En cette première journée d’hommage aux victimes du coronavirus, Mario Draghi a inauguré « le bois de la mémoire » dans un parc de la ville où seront plantés une centaine de tilleuls.

Au cours de la cérémonie, accompagnée par la musique du célèbre trompettiste de jazz Paolo Frejus, le chef du gouvernement a adressé ce message aux Italiens : « Ce bois ne représente pas seulement la mémoire de tant de victimes. Il est le symbole de la douleur de toute la nation. Nous sommes ici pour promettre à nos anciens que plus jamais les personnes fragiles ne seront pas assistées de manière adéquate. »

Mario Draghi s’est également engagé à tout mettre en œuvre pour que la campagne de vaccination soit accélérée, « afin de faire renaître l’Italie ».

Date symbolique

Le Parlement italien a choisi une date très symbolique pour instituer la Journée à la mémoire des victimes du coronavirus : le 18 mars. Ce jour-là, en 2020, l’Italie enregistre le chiffre record de 3 405 décès. Les images des premières colonnes de camions militaires transportant des corps de Bergame vers d’autres villes du Nord, faute de place dans ses crématoriums, font le tour du monde. « Ces camions aux bâches couleur camouflage hantent mes nuits. Je ne pourrai pas oublier l’effroi ressenti quand les pompes funèbres m’ont annoncé que le cadavre de ma mère faisait partie d’un des convois. Elle a été incinérée à Bologne et nous n’avons pas encore pu célébrer ses obsèques », raconte Diego Federici.

L’histoire de cet ouvrier de 37 ans illustre la douleur de milliers d’Italiens. Sa mère et son père, respectivement âgés de 73 et 72 ans, résidaient à Martinengo, un village aux portes de Bergame. « Ils étaient en bonne santé et toujours amoureux ! » Le 18 mars, Diego et son frère apprennent que leurs parents ont contracté le virus. « Ils ont été admis dans deux hôpitaux différents. Nous n’avons plus jamais entendu le son de leur voix. Mon père est mort le 21 mars, ma mère quatre jours après. »

Tant de corps enveloppés dans un sac en plastique

Par la suite, Diego découvre que son père avait été utilisé « tel un cobaye » pour tester des traitements. « Son corps n’a pas résisté à ces essais. Il n’y avait plus assez de cercueils. Il a été enveloppé dans un sac en plastique, comme tant d’autres, puis enterrés au cimetière du village, seuls, car nous étions confinés. » Quant à sa mère, elle a été placée immédiatement sous morphine, sans masque à oxygène. « Il est impossible d’élaborer de tels deuils. Pour moi, mes parents ont été victimes des manquements du gouvernement. Il aurait fallu tout fermer le 31 janvier quand l’état d’urgence a été décrété. Mais au nom de l’économie-reine, les autorités régionales se sont contentées de fermer les écoles, théâtres, musées et cinémas, à partir du 14 février. On a dû attendre le 9 mars pour le confinement général du pays ! », s’emporte ce jeune homme.

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Dix pages de nécrologie sur L’Eco di Bergamo

Depuis, il a retrouvé un peu de bonheur en rencontrant Sara, sa nouvelle fiancée, à travers le comité « Noi denunceremo » (« Nous dénoncerons »). Né sur Facebook le 22 mars 2020, huit jours après la publication de dix pages de nécrologie par le quotidien l’Eco di Bergamo, il rassemble des centaines de familles de victimes du Covid-19. « Sara a perdu son père dans les mêmes circonstances que le mien, ce qui nous rapproche beaucoup. Ensemble, nous sommes plus forts pour réclamer vérité et justice, au nom de la dignité dont nos parents ont été privés. » De fait, plusieurs enquêtes judiciaires ont été ouvertes pour comprendre ce qu’il s’est passé. Selon l’Institut national de statistique, dans la province de Bergame le nombre de morts entre mars et avril 2020 (6205) a quintuplé par rapport à la même période en 2019.

Atalanta-Valence, le match du coronavirus

Parmi les hypothèses soulevées, on pointe le match Atalanta-Valence en finale aller de la Ligue des champions qui s’est joué devant 45 800 tifosi, dont 40 000 Bergamasques, au stade San Siro de Milan, le 19 février. « Cela fait partie des explications concernant notre triste palmarès » concède Giorgio Gori, maire de Bergame. De plus, le syndicaliste Andrea Agazzi rappelle que dans la province très industrialisée, « nombre d’entreprises n’ont jamais cessé de fonctionner. Tout comme l’aéroport d’Orio al Serio, un des plus grands hubs du pays. Ce qui a permis au virus de circuler intensément ». Mais, à l’instar des autres régions, la lutte contre l’ennemi invisible a été rendue encore plus ardue en raison du « plan pandémie » pas mis à jour depuis 2006 et des coupes drastiques dans la Santé publique.

La cruauté du choix forcé pour les thérapies intensives

Maria G., médecin à l’hôpital de Lodi, proche de celui de Codogno où le virus a été détecté pour la première fois sur un Italien de 38 ans, le 21 février 2020, se souvient de ses craintes partagées avec ses confrères. « Nous avons immédiatement redouté l’arrivée d’un véritable tsunami qui ne nous permettrait pas de gérer tous les malades ». De fait, les hôpitaux ont rapidement été débordés. « Ici, au moment du pic, des patients étaient à même le sol dans le service des urgences. Nous manquions de tout : ambulances, lits, médecins, infirmiers, appareils pour les réanimations », déplore cette infectiologue. Ce qui restera ancré à tout jamais dans sa mémoire, c’est le choix forcé pour les thérapies intensives. « Tant de fois, à Lodi et ailleurs, il a fallu renoncer à intuber des malades pour en soigner d’autres, moins âgés ou sans comorbidité. Cette situation traumatisante a duré jusqu'à mi avril », raconte-t-elle, au bord des larmes.

Les Italiens ne qualifient plus les médecins de héros

Elle estime que l’Italie a besoin d’un système de santé renforcé et centralisé pour stopper la cacophonie des régions, mais aussi d’un meilleur maillage territorial des soins. « Nous sommes mieux préparés pour affronter la troisième vague. Cependant, il manque encore des milliers de médecins et infirmiers. Comment ferions-nous face à un puissant séisme dans une région sismique ? » Pour sa part, Valentina Strappa, psychothérapeute à l’hôpital Papa Giovanni XXIII de Bergame, observe que les Italiens ont cessé de qualifier les soignants de héros. « Le virus a déjà coûté la vie à 341 médecins, mais on est passé à une forme d’indifférence vis-à-vis des blouses blanches en première ligne ».

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