Israël et les Territoires palestiniens: entre coopération et division autour du coronavirus

Entre Israël, la Cisjordanie et la bande de Gaza, il existe trois gouvernements différents. Mais malgré leur pluralité, les autorités se sont retrouvées sur une réponse rapide et précoce face au Covid-19. Et alors que l’Autorité palestinienne a annoncé cette semaine ne plus être liée par les accords signés avec Israël en réponse au projet du nouveau gouvernement israélien d’annexer des pans de la Cisjordanie après le 1er juillet, la pandémie a souligné le besoin pour toutes les parties de coopérer pour gérer un territoire aussi morcelé.

Samedi 29 février, à l’entrée de Jéricho, une patrouille de la police palestinienne contrôlait les identités des personnes souhaitant se rendre dans la ville. Aux ressortissants étrangers, elle demandait les passeports et visas. La présence d’une patrouille à cet emplacement n’est pas inhabituelle mais l’intensité des contrôles, elle, l’était. « C’est à cause du coronavirus » expliquait à RFI un des policiers. Les résidents en Israël ou dans les Territoires palestiniens étaient autorisés à entrer mais les touristes fraîchement arrivés pouvaient se voir interdire l’entrée dans la ville s’ils étaient ressortissants de pays les plus touchés par la pandémie.

Jéricho est sous le contrôle de l’Autorité palestinienne mais cette entité censée préfigurer un futur État palestinien ne gère pas les frontières. Celles-ci sont contrôlées par Israël et pour restreindre l’accès au territoire sur lequel il exerce une souveraineté limitée, le gouvernement palestinien ne peut donc qu’installer des barrages à l’entrée des villes.

Quarantaine et fermeture de frontières

Cependant, Israël a aussi rapidement mis en place un contrôle strict à ses frontières. Le pays a enregistré son premier cas de coronavirus le 21 février : un citoyen revenu du Japon qui avait été en croisière sur le bateau Diamond Princess. Quelques heures plus tard, 18 Sud-Coréens revenant d’un pèlerinage en Terre Sainte ont été diagnostiqués comme porteurs du virus. Israël a alors ordonné à 200 personnes ayant été en contact avec eux de se mettre en quarantaine et les passagers non-israéliens d’un vol en provenance de Séoul ont été interdits de débarquer. Dès le 24 février, les étrangers en provenance de sept pays et territoires asiatiques étaient interdits de séjour : la Chine, Hong Kong, Macao, la Thaïlande, Singapour, le Japon et la Corée du Sud.

Fin février, l’interdiction d’entrée sur le territoire était étendue aux passagers venant d’Italie. Puis une semaine plus tard, à ceux arrivant d’Allemagne, de Suisse, d’Espagne, d’Autriche et de France. Le 11 mars, la quarantaine était devenue obligatoire pour quiconque arrivait de l’étranger. Puis les frontières n’ont plus été ouvertes qu’aux citoyens et résidents. « C’est une décision dure mais vitale » jugeait alors le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu. Et même ensuite, les entrées en Israël ont été de plus en plus strictement contrôlées : à partir du 12 avril, la quarantaine devait se faire dans des hôtels placés sous le contrôle de l’armée.

Prudence à Gaza

Dans la bande de Gaza, en début d’année, les habitants regardaient de manière assez détachée les informations sur la propagation du nouveau coronavirus dans le monde. Beaucoup estimaient que le blocus israélo-égyptien imposé au territoire depuis 2007 les protégeait. Mais les échanges avec le reste du monde, même s’ils sont très limités, existent. Entre le 1er janvier et la mi-février, les autorités locales avaient recensé 140 personnes revenues de Chine, surtout des commerçants en voyage d’affaires. Et elles ont rapidement instauré des mesures de quarantaine.

Dès le mois de janvier, les voyageurs rentrant de Chine devaient s’isoler chez eux et un suivi médical était assuré à distance. « L’occurrence de tout cas non contrôlé entraînerait une diffusion du virus très rapide et agressive », expliquait à RFI Majdi Douheir, directeur adjoint des soins de santé primaire dans la bande de Gaza. Mais la rigueur de suivi de ces consignes était mise en question et dans un territoire aussi dense que la bande de Gaza, un isolement à domicile ne permettait pas d’écarter le risque d’une propagation du virus.

Petit à petit, des centres de quarantaine ont été ouverts dans des écoles ou des hôtels de l’enclave. Actuellement, toute personne entrant à Gaza doit y passer 21 jours : une semaine de plus que dans la plupart des pays, par mesure de précaution. 1 600 personnes s’y trouvent actuellement. Les deux premiers cas de la bande de Gaza ont été détectés le 21 mars : deux hommes revenant du Pakistan. Et jusqu’à la mi-mai, seuls 20 cas avaient été recensés. Mais une nouvelle vague de retour cette semaine a porté le bilan à 49 malades, faisant craindre une propagation dans un territoire au système de santé très fragile.

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« Intérêt commun quasi-existentiel »

En Cisjordanie, les premiers cas ont été recensés le 5 mars : des employés d’un hôtel près de Bethléem, où avait séjourné un groupe de pèlerins grecs. L’Autorité palestinienne et le gouvernement israélien ont tous deux voulu rapidement circonscrire la propagation. Bethléem, ville où la tradition chrétienne situe la naissance de Jésus, est une ville très touristique. Proche de Jérusalem, beaucoup de ses habitants travaillent de l’autre côté du mur de séparation. Le soir-même, le ministère israélien de la Défense annonçait un isolement de l’agglomération, décidé en coordination avec le gouvernement palestinien.

Le confinement de Bethléem fut l’un des premiers exemples visibles de coopération entre les différentes autorités. Mais celle-ci avait commencé avant : le 23 février, la ministre palestinienne de la Santé, Mai Al Kaila, évoquait des contacts avec l’Égypte, la Jordanie et Israël pour faire face à la menace du virus. 
« Il ne s’agissait pas juste d’un intérêt commun mais d’un intérêt commun quasi-existentiel » relève Ofer Zalzberg, analyste à International Crisis Group.

Malgré les barrières de séparation, malgré les postes de contrôle limitant la circulation des Palestiniens, les deux populations entretiennent de nombreux contacts. 400 000 Israéliens vivent en Cisjordanie, dans des colonies parfois proches des villes palestiniennes. Selon l’organisation israélienne de défense des travailleurs Kav LaOved, environ 70 000 Palestiniens travaillent en Israël et 30 000 dans les colonies de Cisjordanie.

Fin 2019, Israël avait également assoupli un peu le blocus imposé à la bande de Gaza, laissant entrer quelques milliers d’habitants de l’enclave sur son territoire. Le secteur de la construction en Israël repose en grande partie sur une main-d’œuvre palestinienne. À l’inverse, l’économie palestinienne dépend beaucoup d’importations de produits israéliens.

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Coopération civile et sécuritaire

Durant la pandémie, Israël a ainsi « aidé dans la lutte contre la propagation du coronavirus en Judée-Samarie [nom donné par Israël à la Cisjordanie, NDLR] et dans la bande de Gaza », affirme la branche de l’armée supervisant l’action civile israélienne dans les Territoires palestiniens. Elle souligne ainsi avoir livré des milliers de kits de tests de dépistage, d’équipement de protection et du matériel médical. « Les points de passage des marchandises n’ont pas été fermés » poursuit-elle dans un communiqué envoyé à RFI.

Mais Israël contrôlant tous les points d’accès aux territoires palestiniens, cette coopération sur les importations se fait au quotidien, également hors période de pandémie. Et l’insistance faite sur l’importation de matériel humanitaire dans le cadre de cette crise sanitaire « revêtait une dimension de communication », modère une source au sein d’une organisation internationale.

Cependant, des actes plus rares ont également eu lieu. Le 11 avril, la télévision publique israélienne annonçait que des médecins israéliens avaient, pendant une journée, formé des homologues palestiniens de Cisjordanie et de Gaza à la gestion du Covid-19. Ce stage avait été coordonné par l’Autorité palestinienne, le gouvernement basé à Ramallah et internationalement reconnu. Mais fait plus rare encore, un autre stage aurait concerné du personnel médical de Gaza uniquement. Et pour celui-ci, l’Autorité palestinienne affirme au site Al Monitor ne pas en avoir été informée, laissant entendre qu’Israël a ainsi discuté directement avec le Hamas au pouvoir à Gaza, un mouvement qu’il considère pourtant comme terroriste.

Fait remarqué aussi de cette période de pandémie, la police palestinienne est intervenue dans deux quartiers de Jérusalem pour faire respecter les consignes de confinement. Kufr Aqab et le camp de réfugiés de Shouafat sont des quartiers palestiniens, situés à l’est de la barrière de séparation, isolés du reste de la ville. Mais ils font partie de la municipalité de Jérusalem et sont, pour les Israéliens, sous leur souveraineté : seules les forces de sécurité israéliennes sont habituellement autorisées à y opérer. Ces opérations palestiniennes se sont faites avec l’accord d’Israël.

Un centre de dépistage fermé

« Les trois gouvernements sont confrontés à des zones de vide de souveraineté », explique Ofer Zalzberg de l'International Crisis Group. En étant placés du côté palestinien du mur de séparation, Kufr Aqab et le camp de réfugiés de Shouafat sont isolés et la présence de la police israélienne y est plus limitée que dans les quartiers situés à l’ouest du mur. La police palestinienne, elle, contrôle les villes de Cisjordanie mais pas les zones rurales entre chaque agglomération, sous le contrôle de l’armée israélienne. Quant à la bande de Gaza, enclavée, elle est soumise aussi aux décisions israéliennes ou égyptiennes.

« Ces zones de vide de souveraineté ont attiré le gouvernement qui est capable d’exercer son pouvoir dans chacune d’entre elles, même si c’est en contradiction des règles établies entre les parties. Face à une crise sanitaire, l’intérêt commun était que quelqu’un intervienne, peu importe qui », analyse Ofer Zalzberg.

Pourtant, cette coopération n’a pas été qu’harmonieuse. Le 22 avril, les résidents de Kufr Aqab font ainsi une nouvelle fois appel à la police palestinienne pour faire respecter les règles de confinement. Celle-ci était déjà intervenue à deux reprises au moins. Mais ce jour-là, révèle le quotidien Haaretz, les autorités israéliennes lui ordonnent de faire demi-tour, refusant cette fois-ci une intervention palestinienne dans un territoire sous leur contrôlé mais disputé, les Palestiniens revendiquant Jérusalem-Est comme capitale.

Mi-avril, la police israélienne a également ordonné la fermeture d’une petite clinique mise en place pour dépister le Covid-19 dans une mosquée de Silwan. Quarante cas du nouveau coronavirus avaient alors été recensés dans ce quartier palestinien de Jérusalem densément peuplé mais des habitants dénonçaient le manque de tests disponibles. Ce centre de dépistage avait donc été créé, en lien avec l’Autorité palestinienne : les échantillons devaient notamment être analysés en Cisjordanie. Or, en vertu des accords entre les deux partis, Israël interdit toute activité de l’Autorité palestinienne à Jérusalem : la structure de santé a donc été fermée. La crise sanitaire n’a pas éteint la bataille de souveraineté sur Jérusalem.

Invectives et mises en garde

La gestion des passages des travailleurs palestiniens en Israël a aussi été l’occasion d’un bras de fer entre les deux parties. Durant le confinement, plusieurs dizaines de milliers d’entre eux ont été autorisés à séjourner en Israël, sans rentrer chez eux, « afin qu’ils ne perdent pas leur emploi et qu’ils soient capables de continuer à soutenir leurs familles malgré la fermeture imposée aux territoires » explique la branche civile de l’armée israélienne précisant qu’il s’agit d’une « démarche sans précédent et exceptionnelle, coordonnée avec l’Autorité palestinienne ».

Mais alors qu’Israël était plus touché par le virus que la Cisjordanie, le retour de ces travailleurs n’était pas toujours coordonné. Début avril, 41 employés palestiniens d’une usine de volaille de Jérusalem ont été recensés comme porteurs du virus. Or parmi les premiers rentrés, certains n’ont pas été isolés tout de suite. Et l’Autorité palestinienne, affirmant ne pas avoir les moyens de mener des tests sur tous les travailleurs revenant en Cisjordanie, a demandé à Israël de les réaliser ou de les prendre en charge financièrement.

La gestion de la pandémie a aussi donné lieu à des passes d’armes entre les parties. Après la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo montrant un soldat israélien crachant par terre dans une rue d’Hébron, la plus grande ville de Cisjordanie, le Premier ministre palestinien Mohamed Shtayyeh a déclaré que « certains soldats essayent de propager le virus […]. C’est le résultat d’une éducation raciste […]. Ce sont des gens qui souhaitent la mort des autres ». « Des remarques honteuses, sans fondement et indéfendables », a répliqué la branche civile de l’armée israélienne pour qui « une ligne rouge a été franchie » alors qu’elle rappelait « les énormes efforts qu’Israël déploie face au défi commun ».

« Retour aux normes »

Réelle, la coopération israélo-palestinienne face à la pandémie est restée prisonnière des enjeux politiques. « Elle a été présentée par les Israéliens comme une coopération entre égaux et non entre occupés et occupants. Cela accorde une certaine légitimité aux relations », relève Ofer Zalzberg.

À l’inverse, les dirigeants palestiniens ont eu besoin de s’en démarquer publiquement, poursuit l’analyste d’International Crisis Group : « Plus ils coopèrent de manière ouverte, plus ils doivent augmenter la critique d’Israël de façon publique pour assurer à la population que cette coopération ne fait pas les compromis qu’il ne faut pas, qu’elle ne met pas un terme au conflit ».

La pandémie n’a d’ailleurs pas mis un terme au rapport de force. En pleine crise du coronavirus, Benyamin Netanyahu a inclus dans l’accord de gouvernement qu’il a signé avec son rival Benny Gantz la possibilité d’annexer des pans entiers de la Cisjordanie à partir du 1er juillet. L’une de ses promesses de campagne basée sur le plan Trump censé mettre un terme au conflit israélo-palestinien.

En réponse, le président de l’Autorité palestinienne a annoncé ce mardi 19 mai « ne plus être lié par les accords signés avec Israël et les États-Unis » et il a ordonné l’arrêt de la coopération sécuritaire avec son voisin. « Dès que la crise n’est plus existentielle, juge Ofer Zalzberg, on voit un retour aux normes qui sont façonnées par une pensée de court-terme. »