En Iran, les œuvres passées au marqueur rappellent que "la censure empire tous les jours"

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La publication sur Twitter, le 4 avril, de photos de pages d’un livre d’histoire de l’art de l’université de Téhéran, dans lesquelles des reproductions d’œuvres de Salvador Dali ont été en partie recouvertes au marqueur noir, a suscité une vague de réactions en Iran. Plus de quarante ans après l’instauration de la République islamique, les Iraniens ont l’habitude de la censure, mais ne la trouvent pas moins "choquante", dit notre Observateur.

Les photos montrent des œuvres de Dali reproduites dans un livre disponible à la bibliothèque de l'université d’art de Téhéran.

Livres, films, morceaux de musique, peintures, photos : l’Iran contrôle toutes les productions artistiques sur son territoire. Tout artiste qui veut rendre son travail public doit bénéficier d'une autorisation officielle, délivrée par le ministère de la Culture de la guidance islamique, ce qui revient à imposer une censure. Mais les œuvres d’art anciennes sont aussi concernées : des œuvres de Dali, Picasso ou du poète du XIIIe siècle Saadi sont par exemple interdites de diffusion.

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Outre tout ce qui peut être considéré comme une critique politique de la République islamique, la représentation de la nudité est particulièrement l’objet de censure. Cependant, ce qui est légal ou non n’est pas clairement défini par les lois iraniennes ; une décision de censure est souvent le fait d’un agent ministériel et dépend de sa perception de l’œuvre.

"C’est complètement stupide, je n’ai qu’à faire une recherche sur mon téléphone pour trouver l’original"

Mohammad (pseudonyme) est un artiste iranien renommé. Il a étudié à la faculté des arts de Téhéran.

Après la révolution de 1979, la machine à censure s’est mise rapidement en marche en Iran : les premières victimes ont été la musique, les médias, les films, les livres politiques, puis les arts graphiques. Des sculptures dans l'espace public ont été déboulonnées, détruites ou déplacées.

Durant une courte période, au cours des années 1990, sous la présidence du "réformiste" Mohammad Khatami, il y a eu le retour d’une certaine tolérance, envers les arts visuels notamment. Des livres et des encyclopédies ont également été publiés à ce moment-là. Mais depuis, la censure empire chaque jour.

Ce qu’on voit sur ces images qui ont circulé récemment, c’est ce qui est arrivé aux livres publiés dans cette période. Les responsables des universités ajoutent de la censure aux rares livres encore vierges.

Cette censure qui s'aggrave sans arrêt en 2021, ce n’est pas seulement choquant, c’est aussi complètement stupide. Jusqu’à il y a quinze ans environ, ces méthodes étaient assez efficaces : si je ne trouvais pas l’image originale que je cherchais dans un livre, je devais me tourner vers le marché noir pour obtenir une version non censurée du livre, c’était difficile et ça coûtait cher. Mais aujourd’hui, je n’ai qu’à faire une recherche sur mon téléphone pour trouver l’original [si Internet est largement censuré en Iran, la plupart des Iraniens utilisent des VPN leur permettant d'accéder aux sites bloqués par les autorités, NDLR].

Vous voyez un peu l’état d’esprit des gens auxquels nous, artistes, avons affaire chaque jour. Récemment, lors de l'exposition d’un artiste assez renommé, l’agent du ministère de la Culture lui a dit qu’il devait retirer deux des ses œuvres montrant des coccinelles dont les yeux avaient selon lui une forme phallique. Il y a aussi l'exemple d’un photographe et du propriétaire d’une galerie qui ont été persécutés pendant deux ans parce qu’ils avaient des photos d’un homme de 90 ans dénudé, sans autorisation.

Et ça encore, c’est ce qui concerne les artistes établis. Pour les nouveaux venus, toutes les portes sont fermées. Si vous voulez percer, il faut jouer le jeu de la censure, sinon, vous devez vous contenter des expos underground, et c'est difficile de convaincre les galeries.

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Les reproductions des œuvres d’art dans les livres ne sont pas les seules victimes de la censure en Iran. Le musée d’art contemporain de Téhéran possède une très importante collection d'œuvres, estimée à plus de 3 milliards de dollars. On y trouve des Picasso, Gauguin, Monet, Matisse, Pollock... Ces œuvres avaient été acquises par Farah Diba, la dernière reine d’Iran, dans les années 1970. La plupart sont cachées au public, et accessibles à un nombre limité de journalistes et d’artistes.