En Iran, comment le régime utilise le viol pour réprimer les femmes qui manifestent

Comme ici à Berlin en octobre, le sort réservé aux femmes iraniennes participant aux manifestations ne laisse pas indifférent à travers le monde.
JOHN MACDOUGALL / AFP Comme ici à Berlin en octobre, le sort réservé aux femmes iraniennes participant aux manifestations ne laisse pas indifférent à travers le monde.

IRAN - « Jin, Jiyan, Azadi » en kurde, « Zan, Zendegi, Azadi » en persan, « Femmes, vie, liberté » en français. C’est en raison de ces revendications aux aspirations démocratiques et pacifistes que depuis septembre, des milliers de femmes iraniennes subissent la violente répression du régime de Téhéran.

Une enquête sur la répression sanglante dans le pays a d’ailleurs finalement été autorisée ce jeudi 24 novembre par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, mais sans accord préalable de Téhéran qui reste muet sur le sujet. Le but de cette enquête est de récolter un maximum de preuves sur place et ainsi poursuivre les éventuels responsables.

Agressions sexuelles et viols à l’encontre de celles et ceux qui osent afficher leur hostilité au régime sont désormais monnaie courante en Iran, une manière d’instiguer la peur et la terreur chez les manifestants les plus sonores, et plus particulièrement les femmes, à l’origine des premières vagues de contestations en septembre. Alors qu’un récit glaçant de CNN témoigne de l’utilisation quasi-systématique du viol sur les femmes arrêtées et enfermées par le pouvoir iranien, Alice Bordaçarre, responsable du bureau Droits des femmes pour la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) revient sur l’utilisation de cette pratique dans le contexte actuel de l’Iran.

Le recours au viol semble de plus en plus systémique en Iran. Comment expliquer l’amplification de l’utilisation de cette « arme » contre les manifestants ?

Il est démontré que les autorités iraniennes utilisent le viol pour réprimer les manifestations et pour semer la terreur auprès des personnes qui participent au mouvement actuel, en particulier des femmes, même si des cas de viol de jeunes hommes ont aussi été dénoncés. Dans les années 80 et après le soulèvement qui a suivi la réélection d’Ahmadinejad en 2009, de nombreux cas de viols avaient déjà été dénoncés. Il s’agit donc d’une stratégie malheureusement récurrente des forces de sécurité en Iran.

En ce sens on peut en effet parler d’une « arme » des autorités. Le viol ne peut être considéré comme accidentel et isolé. C’est un outil stratégique utilisé pour humilier, dominer, intimider, détruire les individus et des communautés. Il vise ici à terroriser pour briser la révolution en faisant craindre aux femmes et aux hommes qui participent au mouvement de lutte de subir des violences sexuelles en cas d’arrestation. Cette logique de terreur peut être rapprochée des actes commis par des soldats russes sur la population ukrainienne, à la différence près que l’Iran n’est pas un pays en guerre.

Comment faites-vous pour documenter ces exactions ?

Nous avons trois organisations membres en Iran qui nous tiennent informés de la situation. Habituellement, nous mettons en place des équipes internationales qui font des missions d’enquête en suivant une méthodologie interne dédiée à la question des VSBG (Violences sexuelles et basées sur le genre) car des risques spécifiques de retraumatisation des victimes existent. Il faut aussi faire particulièrement attention à la formation des enquêteurs et enquêtrices, mais il est impossible de se rendre en Iran actuellement et nous ne pouvons pas trop détailler comment nous sommes informé.es de la situation pour des raisons de sécurité.

Est-il possible de le faire en vue de poursuites judiciaires à grande échelle ?

Nous faisons des enquêtes en vue de plaidoyer pour rappeler aux autorités leurs obligations internationales et également des enquêtes à visée contentieuse pour déposer des plaintes ou des communications auprès de la Cour pénale internationale (CPI). Mais l’Iran n’a pas ratifié le statut de Rome donc n’est pas un État partie à la CPI. Et pour que les crimes sexuels soient qualifiés de crimes internationaux, ils doivent avoir été commis dans un contexte spécifique.

Pour l’Iran, la société civile demande aux Nations unies de mettre en place sans délai une mission d’enquête internationale indépendante chargée d’enquêter sur la mort de Mahsa (Zina) Amini et sur les graves violations des droits humains commises par les autorités en réponse aux manifestations en cours, afin que les auteurs répondent de leurs actes.

Avez-vous d’autres exemples de méthodes utilisées par le régime iranien pour s’en prendre aux femmes et les contraindre au silence ?

Les femmes sont persécutées en raison de leur genre dans tous les aspects, à la fois dans la vie privée et publique. Leurs droits sont reconnus dans les limites de la Shari’a islamique. Selon la loi, une femme vaut donc la moitié d’un homme : le témoignage d’une femme au tribunal vaut la moitié de celui d’un homme, le prix du sang versé pour le meurtre ou les blessures corporelles d’une femme est la moitié de celui d’un homme, les femmes peuvent hériter de la moitié de ce qu’ont les hommes…

Elles sont aussi discriminées au sein de la famille : le droit des femmes au divorce est restreint, les filles peuvent être mariées dès 13 ans et la répudiation est possible. Sans oublier que les restrictions à la liberté de circulation et au code vestimentaire limitent la participation des femmes à la vie publique.

Y a-t-il une raison au fait que la plupart de ces témoignages de violences sexuelles viennent principalement de l’ouest du pays (à majorité kurde) ?

La discrimination fondée sur l’appartenance ethnique et la religion est très répandue en Iran, tant en droit qu’en pratique, dans les domaines politique, social, culturel et économique. Le régime répond aux demandes pacifiques pour le respect des droits des minorités et l’abolition des discriminations par une répression et une terreur accrues : violence, arrestations arbitraires, torture, procès sommaires et exécutions.

En prenant part aux manifestations d’écoliers et d’étudiants, de nombreuses mineures font partie des manifestants arrêtés depuis septembre, et on soupçonne qu’elles soient également victimes de viol en prison. Avez-vous des éléments à apporter sur les conditions de vie de ces jeunes (voire très jeunes) femmes ?

C’est une crainte en effet car des cas pareils ont été recensés dans les années 80. Nous n’avons pas pu vérifier ces allégations nous-mêmes pour le moment. Sur ce sujet comme sur d’autres, nous restons très prudents. Certaines informations sensibles restent très difficiles à confirmer dans le contexte actuel.

La question du viol induit forcément celle de la contraception. Comment se passe l’accès aux moyens de contraception en Iran pour les femmes en 2022 ?

L’Iran poursuit, à l’instar de la Chine, une politique nataliste et considère que la place des femmes est au foyer. Les femmes font face à de sévères restrictions dans l’accès aux contraceptifs, le but étant de limiter au maximum le recours à la contraception pour favoriser la naissance de nouveaux enfants. Quant à l’avortement, il a été restreint, même quand la vie de la mère est en danger.

La FIDH regroupe 192 organisations nationales de défense des droits humains dans 117 pays. Selon les données recueillies par la FIDH, membre la Ligue de défense des droits humains en Iran (LDDHI), au 22 novembre 2022, les autorités iraniennes ont tué au moins 481 personnes, dont de nombreuses femmes et au moins 71 enfants, et arrêté des milliers de civils (plus de 15 000) dans le cadre de leur répression implacable des manifestations majoritairement pacifiques. Et au moins 28 manifestants ont été inculpés de crimes passibles de la peine de mort.

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