Iran: polémique et indignation autour du vaccin contre le coronavirus

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La polémique enfle en Iran autour de la vaccination. Le manque de transparence des responsables politiques et la propagande autour de la production du vaccin à l’intérieur du pays indignent la population, qui reprochent aux dirigeants de faire passer leurs intérêts avant ceux de la population.

Avec près de 54 700 morts et plus d’un million de cas au 28 décembre, selon les chiffres officiels, l’Iran est le pays plus touché par la Covid-19 au Moyen-Orient et la confusion règne autour de l’achat et de l’obtention du vaccin.

Depuis quelques semaines, le gouvernement iranien affirme en effet inlassablement que les sanctions rétablies par Donald Trump depuis la sortie de l’accord nucléaire en 2018 compliquent l’obtention du vaccin. Sima Sadat Lari, porte-parole du ministère de la Santé, a ainsi expliqué que le ministère a les autorisations légales et les ressources en devises nécessaires pour acheter le vaccin anti-Covid-19, « mais (qu’) en raison des sanctions sur les transactions bancaires, l’achat a été retardé jusqu’à présent ». Or, les responsables n’ont pas tous accordé leurs violons. Ainsi, Mustafa Ghani, membre du comité scientifique de lutte contre le coronavirus, révélait que l’Iran « n’avait pas les avions et les moyens de transport nécessaires à l’importation du vaccin » tandis que le président de l’Union des importateurs de médicaments en Iran, Naser Riahi, déclarait fin novembre qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter de l’importation des vaccins puisque « la Banque centrale iranienne donne jusqu’à 100 millions d’euros par mois aux entreprises pour l’importation de médicaments et de matériel médical ».

Un manque de transparence qui inquiète les Iraniens

Ces discours contradictoires ont poussé les Iraniens à lancer, le 20 décembre sur Twitter, la campagne #acheterdesvaccins. Une campagne destinée à dénoncer les jeux politiques et la mauvaise gestion de leurs dirigeants : « Réduisez de 5% les aides en espèces que vous envoyez à la Syrie, à l’Irak et en Palestine, avec cet argent vous pourrez #acheterdesvaccins ! », écrit ainsi un internaute iranien sur Twitter. « Ils mentent, il n’y a aucun problème pour acheter le vaccin », affirme Ali*, interrogé par RFI. « Nos politiciens sont tellement insensés qu’ils ont fait en sorte que la communauté internationale ne puisse même plus nous donner des traitements », s’indigne pour sa part Saber*.

Finalement, le 24 décembre, Abdolnaser Hemmati, gouverneur de la Banque centrale iranienne, a annoncé à la télévision d’État que le pays avait enfin eu l’autorisation du Bureau de contrôle des actifs (Ofac) pour l’achat de vaccins étrangers par le biais du programme de distribution Covax. Le gouverneur de la Banque centrale iranienne a précisé que 200 millions d’euros avaient été alloués pour l’achat de 16,8 millions de doses de vaccin. Selon la Chambre de commerce iranienne, le pays souhaite obtenir en tout environ 42 millions de doses. L’Iran négocierait également avec des pays comme la Chine, l’Inde et la Russie pour l’achat et l’importation de 20 millions de doses. Ce qui n’est pas pour rassurer la population : « On vous dit d’acheter des vaccins, mais n’allez pas les acheter à la Chine ou à la Russie, hein ! », s'inquiète ainsi un Iranien sur Twitter.

Production nationale, une manœuvre politique

Fidèle à son principe d’économie de « résistance », Téhéran affirme également être sur le point de produire son propre vaccin. « Actuellement, quatre entreprises nationales sont actives dans la production du vaccin iranien contre le coronavirus. L'une d'elle commencera ses essais cliniques au mois de janvier », a affirmé Sima Sadat Lari, porte-parole du ministère de la Santé, le 14 décembre dernier. Dix jours plus tard, le journal télévisé de 20h30 diffusait, quant à lui, un reportage de cinq minutes sur le futur vaccin contre le Covid-19 produit en Iran où tous les Iraniens interrogés se disaient fiers de cette production nationale. Et, parallèlement à l’annonce du gouverneur de la Banque centrale iranienne, le coordinateur adjoint des Gardiens de la Révolution, le général de brigade Mohammad Reza Naqdi, a mis en garde contre les « dangers possibles » du vaccin étranger et a précisé : « En aucun cas, nous ne recommandons l'utilisation et l'injection de vaccins étrangers au personnel du Corps des Gardiens de la Révolution et des Basij (milice iranienne) ».

Les Iraniens dénoncent une manœuvre politique. « Plutôt que de penser à l’Iran et à sa population, les autorités pensent surtout à prouver au monde qu’elles sont puissantes et qu’elles peuvent réussir et progresser sans l’aide des gouvernements étrangers », regrette Sépideh*.

Méfiance quant au vaccin iranien

Une partie de la population est également sceptique quant à la production du vaccin à l’intérieur du pays. « Nous ne sommes pas des souris de laboratoire », lance Mohammad *. Elaheh*, pour sa part, affirme faire davantage confiance au vaccin allemand ou américain : « Je crois que la vie des gens n’a pas d’importance pour notre gouvernement », explique-t-elle à RFI. « Le Japon, l’Allemagne, la Suisse, la France… devraient en théorie être en avance sur la République islamique d’Iran, non ? Alors, pourquoi n’ont-ils pas encore produit le vaccin contre le coronavirus ou pourquoi ne peuvent-ils pas le produire ? […] Comment se fait-il qu’un pays qui n’est pas capable de produire le vaccin contre la grippe […] puisse d’un coup produire le vaccin contre le coronavirus ? », s’interroge un internaute.

Enfin, certains ne perdent pas leur humour noir. « Je vous propose que les autorités se vaccinent d’abord. S’il ne leur arrive rien, c’est que le vaccin était bon. S’ils meurent, c’est le pays qui ira bien ! », écrivent-ils encore sur internet.

* les prénoms ont été modifiés.