Iran : une interview met Zarif en porte-à-faux face aux Gardiens de la révolution

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Le chef de la diplomatie de Téhéran fait face à une pluie de critiques de la part des médias et des élus conservateurs après la publication d'extraits d'un entretien "confidentiel" dans la presse étrangère, au cours duquel il critique le rôle dominant des Gardiens de la révolution dans la politique étrangère de la République islamique. Les autorités ont demandé mardi l'ouverture d'une enquête.

Depuis la fuite, le 25 avril, d'un entretien sonore censé rester "confidentiel", le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, est au centre des discussions pour avoir critiqué la mainmise de la Force al-Qods, chargée des opérations extérieures des Gardiens de la révolution, sur la politique étrangère de l'État.

Gêné par les propos de son ministre, que plusieurs médias surnomment déjà les "Zarif Leaks", le président iranien a fini par ordonner, mardi 27 avril, l'ouverture d'une enquête pour "complot". Hassan Rohani a demandé ces investigations, afin d'identifier le ou les auteurs du "vol" de l'enregistrement de trois heures dans lequel s'exprime Mohammad Javad Zarif, a indiqué le porte-parole du gouvernement, Ali Rabii. "Nous pensons que ce vol de données est un complot contre le gouvernement, le système, l'intégrité des institutions nationales et aussi contre nos intérêts nationaux", a indiqué Ali Rabii, lors d'une conférence de presse.

Dans les extraits sonores diffusés par la presse étrangère, dont le New York Times et la BBC en langue persane, le chef de la diplomatie iranienne s'épanche sans tabou sur le mode de la confession. "J'ai sacrifié la diplomatie pour le champ de bataille", fait-il savoir. Si l'on en croit Mohammad Javad Zarif, c'est tout un pan stratégique de la diplomatie iranienne qui lui échappe au quotidien, au profit de la Force al-Qods, l'armée idéologique de la République islamique d'Iran.

Dans les extraits repris par la BBC, le diplomate affirme, par exemple, que c'est par son homologue américain, John Kerry, qu'il apprend avec étonnement, en juin 2016, l'utilisation d'avions de la compagnie Iran air pour approvisionner la Syrie.

Dans les extraits ayant fuité, Mohammad Javad Zarif évoque également la place du défunt général Qassem Soleimani dans les négociations avec des pays étrangers. Les propos divulgués ont provoqué de vives critiques en Iran de la part de médias et d'hommes politiques conservateurs, le cas du général étant particulièrement sensible.

Un enregistrement destiné à être diffusé ?

Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Saïd Khatibzadeh, qui n'a pas non plus contesté l'authenticité de l'enregistrement, a affirmé qu'il avait été extrait d'une interview de sept heures comprenant des "opinions personnelles" et que les propos contenus dans l'enregistrement étaient censés être "confidentiels".

D'après plusieurs médias, cet entretien mené par l'économiste iranien Sayeed Laylaz, proche des réformateurs, était destiné à la réalisation d'un documentaire historique sur le mandat de Hassan Rohani, qui touche à sa fin en juin 2021.

Les rares confessions d'un ministre

Le ministre iranien avait déjà eu l'occasion de manifester son agacement. Il y a deux ans, il avait présenté sa démission espérant que cela agirait comme "un coup de trique qui permettra au ministère des Affaires étrangères de retrouver son statut légal en matière de relations internationales", avait-il alors déclaré. Mais celle-ci avait été refusée par le président iranien.

"Les problèmes dont se plaint Mohammad Javad Zarif – l'approche sécuritaire qui prend le pas sur la diplomatie – ne sont pas nouveaux en Iran", commente Thierry Coville, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Ils découlent de la Constitution iranienne qui "donne beaucoup de pouvoir au Guide suprême et à des institutions non élues, en parallèle des institutions démocratiques". "Le statut des Gardiens de la révolution est particulier. C'est une force chargée de défendre les idéaux de la République islamique, et ils ne rendent de compte qu'au Guide suprême", explique le spécialiste. "Mais il n'est pas fréquent d'entendre un ministre critiquer les choix de politique étrangère de son pays de façon aussi nette. Cela peut lui attirer des problèmes."

Des appels à la démission en pleine négociations sur le nucléaire

En effet, dès la fuite de l'entretien, certains détracteurs du ministre des Affaires étrangères appelaient à sa démission. Le journal ultraconservateur Vatan-e Emrooz, quant à lui, a publié une grande photo en noir et blanc de Mohammad Javad Zarif, qualifié de "méprisable", écrit en rouge.

Pour le quotidien ultraconservateur Kayhan, habituellement proche du Guide suprême Ali Khamenei, Mohammad Javad Zarif a enfreint les règles de "confidentialité" qui incombent à sa fonction et fourni aux ennemis de l'Iran "des renseignements et des munitions" pour leur guerre psychologique contre le pays.

De leur côté, les journaux réformateurs cherchent à savoir quelle faction a bénéficié de cette fuite. Le quotidien Shargh interroge en première page : "Qui l'a divulgué, qui en a profité ?", pour conclure que cette fuite aurait pu être orchestrée par Téhéran et "[viserait] à éliminer Zarif" de la course à la présidentielle, prévue pour le 18 juin en Iran. Le chef de la diplomatie a été cité comme un candidat possible, même s'il a déclaré ne pas avoir l'intention de se présenter.

La divulgation de ce fichier audio intervient dans un autre moment clef, l'équipe diplomatique de Mohammad Javad Zarif étant engagé dans des discussions en vue d'un éventuel retour des États-Unis dans l'accord sur le nucléaire iranien. Une démission de celui qui est à l'origine de la signature de l'accord de 2015 provoquerait un tsunami dans des négociations déjà très complexes.

Avec AFP