En Irak, l'ombre envahissante de l'Iran sur les législatives anticipées

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La République islamique accusée d'avoir infiltré la classe politique et la société irakienne, grâce notamment à des milices armées soutenues par Téhéran, n'entend pas renoncer à sa mainmise sur son voisin. Une donne qui ne risque pas d'être remise en cause par les législatives anticipées du 10 octobre, malgré le ras-le-bol d'une grande partie de la population irakienne.

Incontournable. En Irak, l'ombre du très intrusif voisin iranien plane au-dessus des législatives anticipées du 10 octobre.

Ouvertement défié dans la rue irakienne depuis que le mouvement de contestation d'octobre 2019 a libéré la parole, Téhéran doit désormais faire face au mécontentement d'une partie de la population ulcérée par sa mainmise politique, économique et militaire sur leur pays.

Une omniprésence facilitée par ses liens très étroits avec des acteurs de premier plan de la politique irakienne, considérés comme ses obligés, dont le Hachd al-Chaabi, la puissante coalition de groupes armés, principalement chiites, ayant combattu l'organisation État islamique et désormais intégrés à l'État irakien.

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"L'Iran doit, comme tout pays étranger, considérer l'Irak comme un État à part entière, et non comme un pays satellite, car une partie de la société irakienne ne supporte plus certains abus et des ingérences jugées néfastes dans les affaires intérieures de l'Irak", indique Najm al-Kassab, politologue et directeur du centre Al-Mawred pour les études stratégiques en Irak, interrogé par France 24.

Ce dernier souligne : "cette colère contre Téhéran est également notable dans les régions du centre et du sud du pays qui sont majoritairement chiites. Le ressentiment est tel que certains politiciens pro-iraniens sont désormais coupés de leur base. Ils ne sont parfois plus les bienvenus dans leurs circonscriptions, voire même eu sein de leurs tribus, comme cela pouvait être encore le cas il y a encore quelques années".

"L'Iran a perdu une grande partie de sa base chiite dans le sud et le centre, alors qu'il avait longtemps cru qu'il y conserverait une base loyale", confirme Renad Mansour, du centre de réflexion Chatham House, interrogé par l'AFP. "De nombreux partis alignés avec l'Iran ont plus de difficultés à préserver leur popularité".

Une colère exacerbée par la répression de la "révolution d'octobre"

Cette colère contre le voisin iranien est exacerbée par la répression contre la "révolution d'octobre", particulièrement sanglante dans ces régions, et qui a fait près de 600 morts et 30 000 blessés. Un climat d'intimidation et de violences imputé aux factions armées soutenues par l'Iran, désigné comme le cerveau de la répression contre la "révolution d'octobre" .

"L'Iran s'allie avec des acteurs politiques et armés irakiens qui imposent leur volonté par la force et qui ne sont pas responsables des actions qu'ils prennent, souligne Zaïd al-Ali, ancien conseiller de l'ONU en Irak, interrogé par France 24. Beaucoup d'Irakiens en ont assez de ce rôle joué par Téhéran qui offre aux groupes armés une protection politique leur garantissant une impunité dans le pays. Nous verrons si les élections apporteront un changement, cela serait étonnant"

Malgré ce contexte qui peut paraître défavorable au camp pro-iranien, ces législatives ne risquent pas de changer la donne. Notamment parce que les observateurs craignent une abstention record encouragée par de nombreux appels au boycott émanant surtout dans les rangs de contestataires résignés.

Or la faible participation enregistrée lors des législatives de 2018 (officiellement 44,52 % des inscrits avaient voté), avait ainsi permis aux candidats pro-iraniens du Hachd al-Chaabi d'accéder pour la première fois au Parlement.

Des forces politiques qui n'ont jamais caché la nature de leurs liens avec l'Iran. "Nos rapports avec la République islamique ne sont pas naissants, c'est une relation stratégique", reconnaissait à la mi-septembre le député sortant Ahmed Assadi, candidat à Bagdad et une des figures de proue du bloc parlementaire du Hachd, dans un entretien télévisé. "Il n'y a pas de soumission ou d'alignement. C'est une relation basée sur l'équilibre entre les intérêts de l'Irak et les intérêts de la République islamique", assura-t-il.

Même constat pour Mohamed Mohie, porte-parole des brigades du Hezbollah, puissante faction du Hachd. "Les relations avec l'Iran sont dans l'intérêt du peuple irakien et doivent être renforcées", dit-il à l'AFP. "Nous n'avons jamais vu aucune ingérence négative de la République islamique dans les affaires de l'Irak".

Peser sur les tractations visant à former un gouvernement

Si le favori du scrutin reste le courant de Moqtada al-Sadr, ex-chef de milice à la rhétorique anti-américaine et anti-iranienne, les forces proches de Téhéran vont assurément s'assurer d'avoir leur mot à dire dans les tractations visant à former un gouvernement.

Diplomates et observateurs craignent même un pic de violences – si les factions pro-Iran cherchent par exemple à mettre la pression pour se garantir une représentation acceptable au sein de l'exécutif.

Téhéran cherchera "un Premier ministre avec qui il pourra travailler, qui sera acceptable pour son programme", estime Lahib Higel, de l'International Crisis Group, cité par l'AFP.

"Généralement, un candidat de compromis n'est pas un si mauvais choix", ajoute-t-elle. Un tel profil signifie "un premier ministre faible". Téhéran pourra donc "travailler soit directement avec ses services, ou du moins avec d'autres acteurs autour de lui".

Une manière de garantir le maintien de sa mainmise sur son voisin. La victoire de l'ultraconservateur Ebrahim Raïssi lors de l'élection présidentielle iranienne du 18 juin fait d'ores et déjà craindre aux Irakiens un renforcement des milices pro-iraniennes, son profil en matière de politique étrangère étant bien plus agressif que celui du modéré Hassan Rohani.

Avec AFP

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