Irak: «ll est très peu probable que ce nouveau gouvernement puisse faire la différence»

Après cinq mois de vacance du pouvoir, l'Irak s'est doté, tôt jeudi 7 mai, d'un nouveau gouvernement. Devant des députés masqués et gantés en raison du coronavirus, Moustafa al-Kazimi, 53 ans, ancien chef du renseignement ayant ses entrées à Washington comme à Téhéran, a prêté serment avec quinze de ses ministres. Myriam Benraad, politologue spécialiste du Moyen-Orient et auteure de L’Irak par-delà toutes les guerres (Ed. Cavalier bleu), répond aux questions de RFI.

RFI : Comment Moustafa al-Kazimi, nommé au poste de Premier ministre il y a un mois, a-t-il réussi à former ce nouveau gouvernement, alors que plusieurs de ses prédécesseurs ont échoué ?

Myriam Benraad : C’est une personne issue du renseignement et dans le contexte actuel, ça a joué en sa faveur. C’est une personne respectée mais qui ne marque pas là de victoire politique majeure. La composition de son cabinet lui a été largement imposée, selon des critères mis en place dès 2003, critères de répartition des postes selon les confessions. Certains postes-clés ne sont toujours pas attribués, ce qui prouve aussi qu’on n’est pas totalement sorti de la crise. Et surtout, il est très peu probable que ce gouvernement, dans le contexte actuel aggravé par la crise sanitaire, puisse faire la différence malheureusement.

Quelles seront les priorités du gouvernement ?

D’abord la gestion de la crise sanitaire [du Covid-19, ndlr], qui n’a pas fait de nombreux morts en Irak mais que le pays tente de juguler du mieux qu’il le peut et de manière très aléatoire parce qu’autant on peut parler de politique à Bagdad, autant ailleurs les choses sont beaucoup plus volatiles.

Ensuite, il va s’agir pour ce gouvernement de se relever économiquement de cette crise car l’Irak est un pays qui dépend de manière écrasante de la rente pétrolière.  Et avec la déstabilisation des marchés, la baisse de l’offre, cela va impacter les finances du pays. L’Irak va sans doute passer par une récession très grave, d’autant plus que l’état économique et financier n’était pas rayonnant avant la crise.

Enfin dernière priorité, juguler la violence sur le terrain avec la reprise des attaques jihadistes et surtout des milices chiites qui sont devenues largement hors de contrôle. Donc ce n’est pas un gouvernement formé dans des circonstances favorables.

Ce gouvernement pourra-t-il répondre aux revendications de la rue ? Rappelons que la crise politique a été déclenchée par des manifestations de jeunes dénonçant la corruption et la situation socio-économique désastreuse en Irak.

Pour le moment, les manifestations sont passées sous silence du fait de cette crise sanitaire et du confinement partiel donc on a eu une extinction de la contestation populaire qui avait agité le pays à l’automne dernier, de manière relativement violente. Ça ne veut pas dire que la colère sociale a disparu, la colère est toujours présente. Et l’aggravation de la situation socio-économique à l’issue de cette crise va sans doute se traduire par une relance de ces manifestations, même s’il est impossible de dire quand.

Pour l’instant, les autorités irakiennes ont adopté une double politique : répressive avec un deni total de cette demande sociale et d’apathie, peu de réformes ont été mises en oeuvre, la reconstruction est absente. La question de la corruption n’a pas été réglée non plus, c’est un fléau qui ravage l’Irak depuis de nombreuses années. On est au point mort malheureusement avec très peu d’espoir d’un relèvement du pays dans les mois ou les années qui viennent.

Quelles relations le nouveau gouvernement de Moustafa al-Kazimi peut entretenir avec à la fois les États-Unis et l’Iran ?

Chaque Premier ministre, depuis le début de la transition irakienne, a été systématiquement approuvé, de manière occulte ou discrétionnaire, par les deux pays. Les Américains sont moins engagés qu’avant mais gardent un droit de regard sur le processus politique en Irak. Et plus encore, l’Iran exerce des ingérences beaucoup plus lourdes et directes dans la politique irakienne depuis des années. De ce point vue, ce gouvernement sera aligné largement sur les positions iraniennes et il va essayer, comme Abadi [Haider al-Abadi, ancien Premier ministre irakien, ndlr], de maintenir une relation pas trop tendue avec les Américains, même si les choses se sont dégradées avec la confrontation entre Washington et Téhéran.

L’Irak est dans un entre-deux, ce qui dessert le relèvement du pays, le retour à sa souveraineté et la reconstruction d’un État viable, d’institutions, la remise en marche de l’économie et les reformes qui s’imposent. Ce sont aussi ces ingérences étrangères, soyons clairs, qui empêchent l’Irak de se relever depuis des décennies.