Irak: les jeunes Kurdes face à un marché de l’emploi sinistré

Un millier de Kurdes de Syrie ont déjà fui vers le Kurdistan irakien voisin face à la progression de l'offensive militaire turque dans le nord du pays. Mais de l’autre côté de la frontière, la situation n’est guère enviable pour les primo-arrivants : le tissu économique est en lambeaux et le marché de l’emploi sinistré.

La fumée des narguilés estompe les contours des peintures qui tapissent le mur. Au Molinari Coffee, un groupe de jeunes désœuvrés passent le temps, une chicha à la main. Parmi eux, un garçon en bermuda, barbe rousse et airs de geek, garde les yeux baissés sur son smartphone, dont la lumière se reflète dans ses lunettes. Il le range à regret pour faire les présentations : il s’appelle Marian, « mais mes amis m’appelle Mocha, comme le café ». Mocha traîne à Ankawa, le quartier chrétien d’Erbil, faute d’une meilleure occupation. Il a fait quatre ans d’études en informatique, un secteur qui recrute en Europe, mais pas ici. Et depuis, il galère. « Ça fait un an que je suis sorti de l’université, raconte-t-il, et je n’ai jamais travaillé dans mon domaine de compétences. J’ai fait des petits boulots, quelques missions de traducteur freelance mais jamais de vrai travail, avec un contrat. ». Comme 15% des jeunes Kurdes diplômés, Mocha est au chômage.

Un tissu économique détruit par la crise

En 2014, l’économie de la région a été doublement plombée. D’abord par l’arrivée des populations déplacées, venues de Syrie et du reste de l’Irak pour fuir l’arrivée du groupe État islamique ; puis par l’investissement militaire du gouvernement régional du Kurdistan (KRG) pour repousser la menace terroriste. La situation s’est encore aggravée trois ans plus tard, le 25 septembre 2017, lors du vote par référendum de l’indépendance de la région. En représailles, le Parlement irakien a adopté le soir même une résolution exigeant le déploiement de l'armée dans les territoires disputés, notamment dans la riche province pétrolifère de Kirkouk. Reprise en quelques jours par Bagdad, sa perte a privé le Kurdistan irakien des revenus de son or noir, une catastrophe pour la région, où les hydrocarbures représentent 80% du PIB.

Dans ce contexte, difficile pour les jeunes Kurdes de trouver leur place dans une économie défaillante. Ce n’est pourtant pas faute de qualification. « De plus en plus de jeunes font des études supérieures, explique Victoria Whiteside, professeure à la Czech Academic City d’Erbil et en préparation d’une thèse sur l’employabilité des jeunes. Cela a pour conséquence une inflation de la valeur des diplômes. Du coup, même pour les jobs qui n’en nécessitaient pas auparavant, les employeurs en demandent désormais. »

Des emplois surqualifiés et sous-payés

Beaucoup de jeunes surdiplômés se retrouvent donc à accepter des emplois sous-payés, bien en deçà de leur niveau de qualification. Comme Mocha ou comme Rawan, son frère aîné : c’est lui qui tient le salon de thé. Trentenaire barbu au pur look hipster, titulaire d’un master de droit dans une université de Stockholm, il a travaillé 10 ans comme avocat en Suède avant de revenir au Kurdistan, « parce qu’il faisait trop froid en Europe ». Il a ouvert un bar à Erbil, et puis un autre au Liban - les deux ayant fermé pour des raisons juridiques, il est revenu vivre à Ankawa dans la maison de ses parents. Depuis, impossible pour lui de trouver un travail. « Il y a trop d’avocats ici, ou pas assez de problèmes à résoudre au tribunal, ironise-t-il. C’est très difficile de trouver un travail pour tous les jeunes diplômés en droit, ou alors les salaires sont très bas par rapport à notre niveau d’études. » Rawan parle sept langues.

« Avant, à Erbil, il y avait une blague qui circulait, raconte-t-il. On disait d’un jeune qui ne faisait pas d’études qu’il pouvait toujours ouvrir un restaurant de falafels. Quelques années plus tard, le non-diplômé a ouvert son restaurant. Et le diplômé ? Lui, il sert les falafels. »

« On n’a pas de Pôle emploi, comme vous en France »

Et pour trouver un travail à leur sortie d’école, les jeunes diplômés ne peuvent compter que sur eux-mêmes. « On n’a pas de Pôle emploi, comme vous en France », compare Midia, une jeune kurde d’une trentaine d’années qui a grandi au sud de l’Hexagone, près d’Albi. Elle pilote désormais un programme d’accès à l’emploi pour les jeunes à Dohuk, à l’ouest du Kurdistan, avec l’ONG Action contre la faim. « Ici, le travail, ça fonctionne au bouche-à-oreille. On prend la famille, les amis, les amis des amis, les connaissances, et on trouve grâce aux relations. » C’est ce qu’on appelle le « wasta », le népotisme à l’irakienne. « Mais depuis la crise de 2014, poursuit-elle, la plupart des entreprises ont réduit de moitié leurs effectifs. Et là, même le bouche-à-oreille ne fonctionne plus. »

La jeunesse kurde irakienne est aussi la première victime de l'asphyxie de son service public. « Avant la crise, les jeunes qui sortaient de l’université attendaient d’être embauchés par l’État et de devenir fonctionnaires, poursuit la jeune femme. Le fonctionnement était simple : dès la diplomation, on remplissait un formulaire avec ses voeux. Ensuite, il suffisait d’attendre que l’État nous appelle ! » Or depuis 2014, le nombre de fonctionnaires a dégringolé, et leurs salaires à l’avenant. Il faut désormais des années pour décrocher un poste dans le secteur public. Las d’attendre, la plupart des jeunes se tournent vers les employeurs privés, où la concurrence est rude avec les primo-arrivants. « Les salaires du privé étaient plutôt bons avant la crise, se souvient Midia. Mais depuis l’arrivée des réfugiés, ils ont diminué de moitié dans certains secteurs. Les entreprises le disent elles-mêmes : “Un Syrien va travailler pour moins de 20 dollars par jour, un Irakien va me demander 40 dollars. À compétences égales, bien sûr que je vais prendre le réfugié !” »

Un afflux de réfugiés kurdes bien accepté par la population locale

On rencontre en périphérie de Dohuk Youssef, l’un de ces réfugiés syriens. C’est un petit homme placide de 36 ans, à la barbe noire et blanche, qui nous reçoit dans sa tenue de travail. Il est sur le point d’achever sa formation professionnelle dans une aciérie. Dans une autre vie, à Qamichli dans le nord-est syrien, Youssef était professeur de philosophie. Appelé à rejoindre l'armée loyaliste au début de la guerre civile, il a porté l’uniforme quelques semaines avant de déserter et gagner le Kurdistan irakien, en 2013. Il vit depuis dans un camp de réfugiés, non loin de la frontière turco-irakienne.

Mais ici, Youssef a dû renoncer à enseigner. Il travaille dix heures par jour dans une petite usine de la ville pour subvenir aux besoins de sa femme et de sa fille, restées au camp. Il se dit pourtant chanceux d’avoir décroché cette formation, pilotée par Action contre la faim. Non seulement elle lui permet de vivre, mais les autochtones ne semblent pas lui en tenir rigueur. « L’arrivée des IDPs (“internally displaced person”, traduisible par “déplacés internes”, NDLR) et des réfugiés, comme moi, a beaucoup affecté le marché du travail, reconnaît-il, même pour les locaux. Pourtant, je n’ai jamais ressenti aucune hostilité de leur part. »

Un constat paradoxal, que tous - Mocha, Rawan, Midia - partagent. Car pour la plupart des Kurdes irakiens, qui ont eu leur lot de guerre et de misère, la souffrance des réfugiés est chose familière. Surtout, ils partagent un sentiment de solidarité avec ceux qui, davantage que des Syriens, restent des Kurdes aux yeux de leurs frères.