INTERVIEW. "Dans les usines à clic, des millions de petites mains… bien humaines"

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L’enrichissement continu des logiciels et des bases de données nécessite la contribution de "tâcherons" sans rémunération fixe ni droits sociaux. Une inflexion inquiétante du monde du travail.

Cet article est issu du Hors-série de Sciences et Avenir n°199 daté octobre-novembre 2019.

Antonio Casilli est professeur de sociologie à .

Sciences et Avenir : Selon vous, l’intelligence artificielle ne serait rien d’autre que du bluff ?

Antonio Casilli : Je ne me reconnais pas dans cette idée que l’on m’attribue parfois. Je dirais plutôt que, pour justifier des formes nouvelles de discipline du travail, pouvoirs politiques et économiques utilisent l’intelligence artificielle de façon idéologique. Quand ils en débattent, ces acteurs se concentrent sur les pertes d’emplois qui menacent les moins qualifiés. Mais pour peu que l’on regarde "sous le capot", on s’aperçoit que les masses de données nécessaires pour entraîner les machines sont introduites dans le système par des petites mains… bien humaines ! En Afrique, en Asie, de véritables "usines à clic" voient des millions de personnes nourrir des algorithmes de reconnaissance faciale, d’identification des objets pour les voitures autonomes, d’enregistrement de voix pour les enceintes connectées. Un travail que je qualifie de digital labor. Si quelqu’un n’apprend pas à une voiture autonome à quoi ressemble un piéton, celle-ci restera aveugle.

A-t-on une idée du nombre de personnes accomplissant aujourd’hui ce digital labor ?

Difficile de répondre, car il n’est pas toujours visible. On estime que, dans le monde, plusieurs dizaines de millions de personnes fabriquent des données. En France, notre projet Digital Platform Labor, qui a cherché à quantifier ce micro-travail, est arrivé au total de 260.000 personnes inscrites à 23 plateformes proposant du travail "au clic". Ce sont en majorité des femmes au foyer qui arrondissent leurs fins de mois avec ce travail faiblement rémunéré (moins de 300 euros par mois). Mais on peut y ajouter les 55 millions de Français qui, gratuitement, renseignent les Gafa en "likant", en répondant à un "Captcha" demandant de prouver que l’on n’est pas un robot. À chaque fois, la requête de l’[...]

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