Les interprètes afghans attendent toujours de savoir s’ils pourront être évacués de Kaboul

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Alors que la France a commencé à évacuer ses ressortissants de Kaboul, de nombreux traducteurs afghans ayant travaillé pour l’ambassade ou l’armée françaises ne savent toujours pas s’ils pourront quitter l’Afghanistan. Craignant d’être perçus comme des traîtres pour avoir travaillé pour une puissance étrangère, ils se sentent menacés par le retour au pouvoir des Taliban.

À l’aéroport de Kaboul, les vols d’évacuation ont repris mardi 17 août, après une journée chaotique pendant laquelle les habitants cherchant à fuir la ville ont envahi le tarmac et se sont accrochés à des avions de l’armée américaine. Après un premier vol d’évacuation français mardi soir, un deuxième avion a décollé de Kaboul en direction de la base militaire française à Abu Dhabi mercredi 18 août, avec à son bord 216 personnes, dont 184 Afghans.

L’association représentant les anciens interprètes afghans de l’armée française a compilé avec des avocats une liste de 170 Afghans qui ont travaillé pour les forces françaises et qui restent coincés dans le pays. Selon l’avocate Magali Guadalupe Miranda, aucun des 170 n’était sur le vol du 18 août.

La ministre française des Armées a promis lundi que les auxiliaires afghans ayant travaillé pour l’armée et l’ambassade de France sur place seraient eux aussi évacués : "La priorité française est d'évacuer ses ressortissants, évacuer les personnels [afghans] qui ont rendu d'éminents services à notre pays en nous aidant au quotidien", a déclaré Florence Parly.

Parmi ces auxiliaires se trouvent de nombreux traducteurs, chauffeurs, cuisiniers et autres anciens employés des forces françaises dans le cadre de leurs opérations sur le sol afghan. Environ 800 personnes ont déjà été accueillies sur le sol français au cours des dernières années, selon Emmanuel Macron. Au moins une centaine seraient encore à Kaboul. L’un d’entre eux a raconté à la rédaction des Observateurs de France 24 l’incertitude et l’angoisse dans laquelle il attend avec ses confrères.

"Nous avons soutenu l’armée française à un moment difficile. Maintenant, nous lui demandons son aide"

Pendant sept ans, Zacharia [le prénom a été modifié] a travaillé en tant qu’interprète pour l’armée française. Il aidait les militaires à former l’armée nationale afghane jusqu’au retrait des forces françaises en 2014. La rédaction des Observateurs a pu consulter des documents attestant de son embauche par les forces armées françaises. Il a tenté plusieurs fois de contacter l’ambassade pour obtenir un visa et être évacué vers la France, sans succès :

L’ambassade ne répond pas à mes messages et à mes e-mails. J’ai vu le post d’Emmanuel Macron qui dit que 200 Afghans qui ont travaillé avec la France ont été évacués, mais aucun de mes camarades à Kaboul n’a reçu d’e-mail de l’ambassade.

Depuis que les Taliban sont arrivés il y a trois jours, je reste caché chez moi. Je ne peux pas aller devant la porte de l’ambassade car les Taliban sont dans la ville. On m’a conseillé d’aller directement à l’aéroport, mais comment faire ? Les Taliban [qui ont installé des checkpoints dans la ville] ne laissent entrer personne, sauf ceux qui ont des documents les autorisant à partir.

Environ 600 membres des forces de sécurité afghanes ont été déployés pour sécuriser l’aéroport. Par ailleurs, des Taliban ont installé des checkpoints dans la ville.

Je ne sais pas ce qui nous arrivera ici en Afghanistan. Je suis marié, j’ai quatre enfants, je suis inquiet pour moi mais aussi pour ma famille. Notre travail n’était pas secret, les gens vont dire aux Taliban que j’ai travaillé pour l’armée, tout le monde le sait.

Ce matin, mon ami qui habite loin de Kaboul m’a dit que les Taliban sont venus dans la maison de son voisin pour chercher quelqu’un. Les gens qui ont travaillé avec les étrangers, la police, l’armée, les renseignements... tout le monde a peur. Nous n’avons aucune garantie d’être protégés.

J’ai envoyé mes documents deux fois à l’ambassade, en 2015 et 2016. Ma demande de visa a été rejetée, sans qu'aucune explication ne soit donnée. J’ai même envoyé mes documents l’année dernière au ministère des Armées, mais pas de réponse. J’ai mes contrats, mes lettres d’appréciation, je suis encore en contact avec tous mes chefs, mais rien ne marche.

C’est la dernière chance pour nous. Si la France ne nous protège pas, demain les Taliban vont tuer tous les interprètes. Je ne sortirai pas de ma maison. Si les Taliban viennent, qu’ils me trouvent chez moi et me tuent ici. C’est le dernier espoir pour ma famille. Quand les Taliban sont arrivés, j’ai aussi demandé des visas pour le Pakistan et l’Inde, mais il n’y a aucun moyen pour les Afghans de quitter le pays.

Nous avons servi l’armée française, les soldats. Nous les avons soutenus à un moment qui était difficile pour eux, lorsqu’ils n’étaient pas habitués à l’Afghanistan. Nous les avons aidés à accomplir leur mission. Maintenant, nous demandons à l’armée française qu’elle nous aide, et nous espérons que notre demande sera prise au sérieux.

D’autres auxiliaires afghans sont allés attendre devant les portes de l’ambassade dans l’espoir d’être évacués, comme le montre cette photo envoyée par un ancien traducteur contacté par la rédaction des Observateurs :

"Des interprètes essaient de partir depuis 2013"

La rédaction des Observateurs a contacté Adel Abdul Raziq, président de l’Association des interprètes et auxiliaires afghans de l’armée française. Il a travaillé en tant qu’interprète pour l’armée française de 2001 à 2014 et vit en France depuis 2016. Depuis Paris, il essaie d’obtenir l’évacuation de Zacharia et de ses autres confrères coincés à Kaboul :

Beaucoup d’interprètes de l’armée française à Kaboul sont enfermés chez eux. Ils ont très peur des Taliban car il n’y a pas longtemps, nous avons perdu un de nos collègues [Abdul Basir, ancien cuisinier pour l’armée française en Afghanistan, NDLR]. Il a été assassiné par les Taliban. Ils avaient pourtant promis une amnistie pour tout le monde.

Depuis lundi, la France a annoncé un rapatriement de tous les ressortissants et de tous les auxiliaires, mais pour l’instant nous n’avons aucune nouvelle. Pour l’instant, aucun de mes collègues n'a reçu de contact de la part de l’ambassade pour être évacué.

J’étais interprète de 2001 à 2014, jusqu’à la fin de la mission de l’armée française en Afghanistan. J’ai alors demandé un visa pour venir en France, mais ma première demande a été rejetée. Nous avons fait plusieurs manifestations devant l’ambassade de France pour accéder à une procédure de relocalisation, et heureusement nous avons réussi à obtenir un visa. Des interprètes essaient de partir depuis 2013. Il y a eu plusieurs vagues de départs, mais tous les deux ou trois mois, la procédure est bloquée.

En juin, Abdul Basir, un ancien cuisinier de l’armée française de 34 ans, a été retrouvé abattu d’une balle dans la province de Wardak en Afghanistan. L’ambassade de France à Kaboul avait rejeté trois fois ses demandes de visa, rapporte Le Figaro.

Lire sur le site des Observateurs : À Kaboul, les anciens interprètes de l'armée française vivent la peur au ventre

Magali Guadalupe Miranda coordonne l’action de plusieurs avocats qui défendent les personnels civils de recrutement local (PCRL) afghans. Avec l’Association des interprètes et auxiliaires afghans de l’armée française et le journaliste Quentin Müller, elle a constitué une liste de 170 PCRL qui tentent de quitter l’Afghanistan, à destination de l’ambassade. Elle explique à la rédaction des Observateurs que le droit français prévoit une protection pour ces personnes :

Ces personnes ont le droit à la protection fonctionnelle dès lors qu’elles sont en danger du fait de leur mission. À notre connaissance, aucun des PCRL sur notre liste n’a encore été évacué.

On est obligés de faire ça en urgence absolue, alors qu’ils auraient pu le faire au fur et à mesure. On pouvait prévoir que les Taliban allaient arriver, c’était joué d’avance !

C’est maintenant ou jamais. On est très disponibles et prêts à faire notre maximum pour aider l’ambassade et le ministère des Affaires étrangères, mais nous voulons des consignes claires à transmettre aux PCRL sur place, et la garantie que personne ne sera laissé sur le carreau.

L’armée française était engagée militairement en Afghanistan de 2001 à 2014. Plus de 600 employés afghans des structures françaises ont été accueillis en France, a déclaré le président Emmanuel Macron lors de son allocution lundi soir.

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