Internement des Ouïghours: «Les documents sont sans appel, Pékin a menti»

Au Xinjiang, dans l’extrême ouest de la Chine, environ un million d’Ouïghours, de Kazakhs et de Kirghizes musulmans sont détenus dans des camps de rééducation. De nouveaux documents secrets dévoilés par 17 médias internationaux jettent une lumière inédite sur les conditions de vie qui règnent dans ces camps que Pékin qualifie de « centres de formation ».

Le sociologue allemand Adrian Zenz a été le premier à attirer l'attention de la communauté internationale sur ce qu'il qualifie de « génocide culturel ». Aujourd’hui, les documents officiels révélés par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) lui donnent raison et confirment l’internement de masse et la répression systématique dont les Ouïghours et d’autres membres de minorités musulmanes sont victimes.

RFI : Quelle importance ont ces nouvelles révélations ? Sont-elles la preuve que Pékin a menti ?

Adrian Zenz : Absolument. Les documents sont sans appel et très détaillés. Le doute n’est plus permis : Pékin a clairement menti.

Il existe combien de camps et combien de personnes y sont détenues ?

D'après ma nouvelle estimation, il doit y avoir environ 1 200 camps d’internement et 100 à 200 prisons. Au moins 900 000 personnes sont ou ont été détenues dans ces camps depuis le printemps 2017. J’estime qu’il peut même y avoir jusqu’à 1,8 million de détenus au total.

Qui sont les détenus et pourquoi ces personnes sont-elles enfermées sans procès ?

Ces personnes sont détenues à cause de leur appartenance à un groupe ethnique. Il y a d’abord les Ouïghours, mais de plus en plus aussi d’autres minorités musulmanes, comme des Kazakhs et des Kirghizes. Ces groupes sont internés de force et de manière systématique, dans le but de les assimiler et de briser et de transformer leur identité.

J’estime qu’il s’agit d’un génocide culturel. Culturel, car les détenus ne sont pas systématiquement tués. Ce n’est pas une extermination comme au temps de l’Holocauste. Mais on peut parler de génocide, puisque ces internements forcés ont pour but d’exterminer une identité et les racines culturelles des Ouïghours et des Kazakhs. La dernière fois que l’on a vu un internement aussi massif et systématique d’un groupe ethnique et religieux, c’était pendant l’Holocauste, sous les nazis.

L’un des documents secrets que vous avez pu obtenir stipule qu’il faut  « laver les cerveaux et purifier les cœurs »… Comment peut-on imaginer la vie à l’intérieur des camps 

Ces documents secrets indiquent qu’il règne des conditions de vie comme dans un camp militaire. Les détenus sont obligés de se lever très tôt. Ils ne profitent d’aucune intimité. Leurs droits de prendre une douche ou d’aller aux toilettes sont restreints. Et même là ils sont surveillés, par des gardes ou des caméras vidéo.

Ensuite, ils sont forcés de rester pendant de longues heures sur des chaises très dures pour apprendre le chinois ou bien pour avouer leurs fautes et de faire leur autocritique. Nous avons de nombreux témoignages concordants qui prouvent qu’on leur dit qu’il est interdit de pratiquer sa religion. On leur dit : « C’est le Parti communiste qui vous nourrit » et « votre guide, c’est le président Xi Jinping et pas Dieu ».

Ceux qui ont été identifiés comme étant les plus croyants sont forcés de manger du porc et de boire de l’alcool, des pratiques interdites pour un musulman. S’ils n’obéissent pas, ils sont durement punis.

Nous savons, grâce à des témoignages de rescapés, que ces punitions sont proches de la torture. Les détenus sont privés de nourriture, de sommeil. Certains ont été forcés de rester immobiles, prisonniers d’une armure en métal. D’autres ont été poussés dans des trous dans le sol et arrosés d’eau glaciale. Mais il y existe aussi des formes plus dramatiques de tortures : des électrochocs par exemple, certains parlent de ‘chambres de tortures’.

Après ces nouvelles révélations, est-il encore possible de dire que « nous ne savions pas » ?

Non, pas sans avoir un poids sur la conscience. Si aujourd’hui on allait au tribunal et que l’on devait présenter nos preuves, il est sûr que l’on gagnerait ce procès contre Pékin.