"Inquiétant, désespérant, écœurant": à trois jours du second tour, le crève-cœur des mélenchonistes

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Un électeur mélenchoniste au Cirque d'Hiver à Paris, le 10 avril 2022. - Emmanuel Dunnand
Un électeur mélenchoniste au Cirque d'Hiver à Paris, le 10 avril 2022. - Emmanuel Dunnand

Le téléphone pleure. Au bout du fil, Romain* 29 ans craque. À trois jours du premier tour, ce mélenchoniste convaincu n'arrive toujours pas à choisir. Autour de lui, la pression monte, les réprimandes aussi. À partir d'aujourd'hui, il ne parlera plus de ses hésitations à personne jusqu'à dimanche.

"Je n'en peux plus d'entendre mon entourage insinuer que je pourrais être responsable de l'accession de l'extrême droite au pouvoir. Si ça arrive et que j'ai voté blanc, je m'en voudrais déjà suffisamment", nous confie-t-il, la voix cassée par les larmes qui montent.

Comme lui, comme Irène, Alban et Audrey, de nombreux électeurs de l'Union populaire sont perdus ou écœurés. Ceux-là, pour les apaiser, rien n'y fait . Ni la consultation organisée par la France insoumise, ni le débat d'entre deux-tours entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, ni l'échéance du deuxième tour de la présidentielle qui approche.

"Malgré le risque de l'extrême droite, j'ai un rejet viscéral de Macron qui m'empêche toujours d'accueillir l'évidence de voter pour lui", désespère Romain.

"Paumés"

La voix claire et chaleureuse d'Audrey* ne cache pas son amertume et sa stupeur. Cette jeune enseignante en lycée professionnel dans le Val-de-Marne résume ainsi son dilemme: "c'est dur de voter pour la destruction de son propre travail". Depuis 10 ans qu'elle a le droit de vote, la lutte contre l'extrême droite a toujours été une évidence. Sauf cette fois-ci.

"Le barrage républicain d'habitude si instinctif ne l'est plus. Je trouve ça inquiétant, désespérant et surtout très triste. Je détestais déjà Macron au premier tour de 2017. Il s'est avéré pire que ce que je pensais dans sa manière de rejeter les pauvres et tous ceux qui n'avaient pas la même façon que lui de réussir dans la vie. Il m'a inquiétée à réduire drastiquement pendant 5 ans nos moyens de former les jeunes aux valeurs de citoyenneté et de démocratie", développe la jeune professeure de français.

Si j'hésite encore aujourd'hui, c'est parce que j'ai l'impression que voter Macron contre Le Pen, ça ne fait que repousser le crash", s'inquiète Audrey, qui a encore entre la gorge la réforme du lycée professionnel qui a supprimé des heures d'enseignement général au profit d'heures d'"adaptation à la vie professionnelle".

Le débat, la presque trentenaire l'a regardé attentivement. "J'attendais de Macron une forme de respect pour les petites gens. Et je ne l'ai jamais ressenti", déplore Audrey. Elle s'explique: "les approximations qu'il a eu sur les lycées professionnels, c'était pas possible pour moi. Et surtout, tous les sujets non abordés qui me semblent pourtant primordiaux pour assurer l'avenir des jeunes: l'état des services sociaux, la vacance dans certains postes-clés de l'éducation, pas un mot sur l'état de l'école..."

"Le contrat de confiance est rompu"

Pour Irène, c'est le passage du débat sur l'écologie qui l'a ulcérée. "L'environnement a quasiment été abordé uniquement sous l'angle du mix énergétique. Rien sur le modèle agricole, rien sur les autres limites planétaires...! Et rien sur la sobriété, la grande absente de ce débat! Consommer moins, se restreindre, c'est impopulaire, on ne se fait pas élire là-dessus, alors on cristallise le débat écologique sur le match éolienne-nucléaire, c'est pratique", ironise la jeune femme de 26 ans.

Chargée de développement dans une association qui accompagne les projets citoyens, Irène a beaucoup hésité et beaucoup stressé. Elle fait partie de la communauté "Paumé.es dans mes élections", une plateforme qui veut éclairer les électeurs indécis. Ces dernières semaines, le site a connu un pic de fréquentation avec plusieurs milliers de visites depuis le premier tour. Finalement, la jeune femme a fini par se résoudre à voter Macron. Un vote "contre", explique celle qui n'a plus aucune confiance dans le président-candidat et son projet.

"Sur l'écologie, surtout, le contrat de confiance avec En Marche est rompu. Mais Marine Le Pen m'apparaît encore moins compétente que lui. Je vais faire barrage et voter Macron, mais c'est un crève-cœur. J'y vais en pleurant, en vomissant... Car il refuse de prendre en compte les choses qui m'angoissent le plus sur le long terme", regrette-t-elle amèrement.

Un choix que ne se résout pas à faire Alban, justement à cause de l'écologie. "On a la mémoire un peu courte sur ce qu'il s'est passé pendant cinq ans. Macron n'a strictement rien fait de structurel pour inverser la tendance en matière de réchauffement climatique", s'exaspère ce consultant, spécialiste des questions environnementales.

"J'ai fait des allers-retours... Au début, c'était 'je ne vote pas' puis 'je vais me forcer à voter Macron', raconte-t-il avant de conclure: "sa suffisance au débat d'hier m'a fait reculer... Si je vois qu'il est largement en tête dans les tout derniers sondages, je n'irai pas voter dimanche." 876450610001_6304047050001

Contourner la difficulté en donnant sa voix à un étranger?

Une voie que pourrait suivre Romain? Juriste dans une association de défense des droits de l'homme, il ne compte plus les discussions vives et les tensions que les hésitations des mélenchonistes comme lui provoquent. Dans son travail et son entourage, la très grande majorité appelle explicitement à faire barrage. Si l'abstention est moins évidente pour lui à trois jours du premier tour qu'elle ne l'était au soir du premier, il a "une quasi-impossibilité psychologique à voter Macron".

"Ça fait cinq ans que je vois les conséquences concrètes désastreuses de sa politique du maintien de l'ordre. Le démantèlement du camp d'Aubervilliers, la traque des migrants pour les pousser hors de Paris, les tentes lacérées, les nuits de ronde, les policiers violents, les discriminations envers les musulmans de sa loi contre le séparatisme... Macron fait la chasse à tous les non-privilégiés: les pauvres, les chômeurs, les migrants, les étrangers, les musulmans...", énumère le presque trentenaire qui avoue ne pas comprendre comment le préfet de police Didier Lallement peut être encore en fonction.

Pour contourner sa quasi-impossibilité de voter Macron, Romain hésite à faire comme certains et à donner sa voix à un étranger. Sa colocataire de nationalité autrichienne voterait alors Macron à sa place. "Et en même temps, ça m'empêcherait de voter blanc et politiquement pour moi, le vote blanc a du sens aussi", tergiverse-t-il encore.

"Ne pas se tromper de colère"

Chez les Insoumis, on accueille ces hésitations avec bienveillance et on appelle à ne pas juger. La consultation du parti publiée mardi a donné le vote blanc et l'abstention, premier choix des soutiens de Jean-Luc Mélenchon pour le second tour.

Sur 215.292 participants au vote, 66,61% ne votera pas pour Emmanuel Macron. "On ne peut pas les blâmer", nous explique Alexis Corbière, "je comprends que l’arrogance de Macron puisse empêcher certains électeurs de mettre un bulletin dans l’urne", conçoit le député de Seine-Saint-Denis. Son compagnon de département, Éric Coquerel, confirme: "si les scores sont plus serrés que la dernière fois, c'est de la faute de Macron qui a tout fait pour se mettre dans cette position.

Le député de la première circonscription du 93 relativise toutefois les résultats de cette consultation: "Ils ne m'étonnent pas. Ils sont comparables à ceux d'il y a cinq ans. En 2017 à la fin, plus de la moitié finalement avait voté pour Macron."

Alexis Corbière prône l'apaisement. “Il ne faut pas se diviser sur cette histoire de second tour. Il y a la déception de n’être pas passé loin et en même temps il y a le sentiment de fierté de la force accumulée. Cette force est intacte. Il faut regarder l'avenir”, répond-il, les yeux rivés vers les législatives.

"On n'a pas à rougir de notre combat contre l'extrême droite"

Si les abstentionnistes sont parfaitement compris, la consigne reste ferme, comme répétée cinq fois par le leader le soir du premier tour: "pas une voix ne doit revenir à Marine Le Pen". "Quand on est populaire, quand on est racisé, on n'a pas vraiment le choix en fait", explique Manon Aubry, "Marine c’est la même politique que Macron, mais en plus elle est raciste et d’extrême droite". "Elle ment, ne tombez pas dans ce piège", insistait vendredi dernier sur LCI Alexis Corbière. "Macron et Le Pen, ce n'est pas la même chose", a écrit dans une lettre post-consultation Jean-Luc Mélenchon, qui en rajoutait une couche mardi sur notre antenne: "si vous votez pour Marine Le Pen, vous êtes en contradiction totale avec mon programme.

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Quid de ces mélenchonistes alors, qui votent Rassemblement national? Selon la dernière enquête Ipsos-Sopra Steria, en partenariat avec le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès pour Le Monde, ils sont 19% à voter pour la candidate. Au sujet de ces voix-là, les insoumis se défendent de tout manque de clarté, “on ne va pas rougir de notre combat contre l’extrême droite”, coupe Manon Aubry, "on dit aux gens 'ne vous trompez pas de colère', la situation dépend de chacun ensuite". L'eurodéputée, elle, a fait son choix pour dimanche.

D'ici-là, "je continue de rappeler à tous ceux que je rencontre pourquoi il ne faut pas donner une voix à Marine Le Pen", conclut Éric Coquerel. Quant au chef, il se défend de toute responsabilité: "la mienne, c'est de garder uni un bloc de 11 millions de personnes qui doit devenir 12 ou 13 millions ou en tout cas le premier bloc du pays. Je ne vois pas au nom de quoi je devrais leur dire 'faites ceci', 'choisissez cela'... Je leur dis: ne votez pas pour elle", a-t-il réaffirmé mardi dernier.

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interviewées.

Article original publié sur BFMTV.com

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