Inflation, concurrence, cachet des artistes... Pourquoi les festivals musicaux sont à la peine

"L'économie d'un festival est compliquée", "on est à un tel niveau de fragilité": tel est le refrain des rendez-vous de musiques actuelles de l'été car afficher complet n'est parfois même plus gage de pérennité.

"Aujourd'hui, le festival est un format qui n'est pas facile à monter, qui perd de l'argent. Certains annulent, ont du mal à joindre les deux bouts", brosse pour l'AFP Yoan Prat, pourtant plongé dans l'aventure à la tête du nouveau festival Yardland à l'hippodrome de Paris-Vincennes ce week-end.

Au printemps, le VYV Festival, près de Dijon, a baissé le rideau définitivement en raison d'un "contexte économique" qui ne "permet plus aujourd'hui d'envisager une suite", après quatre éditions.

Il n'est pas le seul. Dans une enquête publiée le 11 juin dernier, le Parisien évoquait d'autres festivals comme les Paradis Artificiels à Lille, annulé début juin en raison d'une "baisse spectaculaire des ventes". Electrobeach dans les Pyrénées-Orientales, a connu le même sort pour des "raisons techniques, administratives mais aussi financières", avance le quotidien.

"On est complet depuis longtemps mais l'économie d'un festival est compliquée, c'est très fragile", confirme pour l'AFP Paul Langeois, à la tête du Festival Beauregard, près de Caen, qui attend 150.000 festivaliers sur cinq jours, jusqu'à dimanche. "En février, on s'est aperçu qu'en étant complet sur quatre jours, on ne serait pas bénéficiaire. Pour amortir, il aurait fallu être à 103-104% de la jauge".

Jauges à 100%

Le salut pour Beauregard vient d'une cinquième journée, un "before", c'est-à-dire une date avant l'ouverture prévue avec une grosse star, soit David Guetta. Une recette déjà éprouvée en 2022 avec Muse et en 2023 avec Indochine.

"Ce cinquième jour permet d'amortir nos frais de scène, structures, etc. Grâce à ça, on va arriver à l'équilibre mais, dans le milieu des festivals, on est à un tel niveau de fragilité...", confie Paul Langeois.

"A une époque, on pouvait être à 85-90% de jauge pour amortir. Maintenant, la plupart des festivals sont à 100% de jauge ou les dépassent pour amortir".

Prix du fioul

La situation en devient ubuesque: cette année, le festival parisien Solidays a battu son record de fréquentation avec 260.467 festivaliers, lâchant dans le même communiqué que "cette nouvelle ne cache cependant pas les difficultés de plus en plus nombreuses rencontrées dans l'organisation du festival et ne présente pas une garantie pour l'avenir".

Comment en est-on arrivé là ? Tous les acteurs du secteur pointent le contexte inflationniste général, qui pèse sur les matières premières: le fioul pour les groupes électrogènes ou les composants - bois, fer - pour les scènes et les structures d'accueil du public.

"En trois éditions, les charges du festival ont augmenté de près de 38%", établit pour l'AFP Luc Barruet, patron de Solidays.

Les cachets d'artistes suivent aussi la même courbe. "Eux aussi subissent l'inflation pour le coût de leur tournée. Entre avions, bus, ils ne peuvent plus se vendre au même prix", commence Paul Langeois. "Et puis, il y a une telle offre de festivals en Europe, les prix flambent. Les budgets artistiques ont pris 30% entre l'année dernière et maintenant", complète-t-il.

Compétition des festivals

Les festivals français sont aussi pénalisés par la concurrence de festivals d'autres pays européens adossés à de grandes marques d'alcool ou de tabac, ce qui est interdit dans l'Hexagone.

"Pour avoir Deep Purple, j'ai cassé ma tirelire. A un moment, tu paniques, tu lâches 50% de plus que prévu", confesse à l'AFP Philippe Tassart à la tête du festival Retro C Trop dans le nord.

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Et en France, la "compétition des festivals" entre eux conduit aussi "à l'inflation des cachets, pour l'installation grandes scènes, etc", ajoute-t-il. D'autres évoquent dans les colonnes du Parisien la concurrence des Jeux olympiques,

Les leviers à actionner pour s'en sortir ne sont pas légion.

"La billetterie, c'est 65% de nos recettes, mais si tu augmentes de 2% le prix du billet, ça rouspète", note le responsable de Beauregard.

Reste le pari de se démarquer. "On mutualise avec d'autres festivals, on arrête les clauses d'exclusivité (qui augmentent le coût d'un cachet, NDLR) mais ça va prendre du temps pour changer les mentalités", expose à l'AFP Fabien Lhérisson, à la tête de Rio Loco à Toulouse.

"On n'est pas dans la surenchère, on est positionné sur la création, avec une programmation pensée à partir d'une thématique" vante-t-il.

Article original publié sur BFMTV.com