En Inde, le ras-le-bol des producteurs d'oignons qui ne peuvent plus exporter

Un agriculteur trie les oignons après une vente, le 21 mai 2024, à Nashik, en Inde (Indranil MUKHERJEE)
Un agriculteur trie les oignons après une vente, le 21 mai 2024, à Nashik, en Inde (Indranil MUKHERJEE)

Pour endiguer l'inflation, les autorités indiennes ont interdit l'exportation de certains aliments, dont les oignons, condiment incontournable dans le pays, mais ces mesures de défense du pouvoir d'achat passent très mal auprès de l'électorat-clé que sont les agriculteurs.

Les producteurs d'oignons accusent, entre autres, le gouvernement de permettre aux consommateurs de réaliser des économies sur leur dos, dans un but électoraliste au moment où se tiennent les élections législatives. Ce scrutin, qui a débuté le 19 avril, s'achèvera samedi.

"Les gouvernements parlent beaucoup de nous. Mais leurs actions ne font que nous nuire", a déploré auprès de l'AFP Kanha Vishnu Gulave, producteur d'oignons, un légume tout aussi essentiel en Inde que les lentilles et le sucre.

"Pour satisfaire les citadins qui s'agitent facilement, ils tirent le prix de nos produits vers le bas", accuse-t-il.

Cet agriculteur de 28 ans est originaire du district de Nashik, dans l'Etat du Maharashtra (ouest). Une région qui assure à elle seule 40% de la production nationale d'oignons.

Il dit s'être senti lésé lorsqu'en décembre, les prix se sont effondrés après l'interdiction soudaine des exportations.

- Les consommateurs "favorisés" -

"Tous les scrutins sont organisés au nom des agriculteurs, mais la politique du gouvernement favorise clairement les consommateurs", s'insurge Bharat Dighole, président de l'association des producteurs d'oignons du Maharashtra.

Il affirme qu'en raison de ces interdictions à l'export, les prix ont chuté, parfois jusqu'aux deux tiers. En parallèle, les coûts de production ont plus que doublé depuis 2017, selon lui.

Les élections générales indiennes, qui se terminent samedi, ont été étalées sur six semaines pour alléger le fardeau logistique de ce scrutin, dans le pays le plus peuplé du monde.

Alors que les deux tiers du 1,4 milliard d'habitants que compte l'Inde vivent de l'agriculture, les oignons peuvent servir de baromètre pour évaluer la popularité d'un gouvernement.

Par le passé, des hausses de prix de ce condiment ont déclenché des manifestations importantes et conduit des partis politiques à subir la sanction des urnes.

En 1998, le parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party (BJP), celui du Premier ministre sortant Narendra Modi, avait par exemple perdu le contrôle de la capitale New Delhi. Cette défaite avait été largement attribuée à la colère des électeurs face au prix élevé des oignons.

- "De la rhétorique" -

Cette année, quelques jours avant que ne commence le scrutin à Nashik, le gouvernement de Narendra Modi a annoncé une levée de l'interdiction à l'exportation des oignons, ce que les analystes ont assimilé à un stratagème politique.

Cette annonce "n'est rien d'autre que de la rhétorique", assure l'économiste Ashok Gulati, du Conseil indien pour la recherche sur les relations économiques internationales.

Car, explique M. Gulati, les restrictions n'ont pas totalement disparu, avec notamment un prix minimum à l'exportation et des droits de douane de 40%.

"Notre plus grand souhait, c'est de ne pas vendre à perte", a confié à l'AFP Akshay Tarle, un agriculteur de 30 ans.

"Lorsque je quitte la maison le matin, je ne sais même pas si je pourrai vendre ma production au bon prix (...) Il y a des jours où je n'ai même pas d'argent et je ne sais même pas quoi raconter à mes enfants", regrette, peiné, Vikas Babaji Tushare, cultivateur de 36 ans.

Le prochain gouvernement "devra s'attaquer à nos problèmes", réclame Jagannath Bhimaji Kute, vice-président d'un marché de vente en gros d'oignons à Nashik.

Cet homme de 58 ans exhorte la population à davantage "penser aux agriculteurs", dans un contexte général de hausse des prix, notamment de celui du carburant ou des huiles de cuisson.

"Pourquoi ce que nous produisons doit rester bon marché, alors que tout le reste devient plus cher?", s'interroge-t-il.

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