Inde: des milliers de pèlerins vénèrent les menstruations de leur déesse

© RFI/Côme Bastin

Une fois par an, des milliers de dévots se pressent dans l’Assam, État de l'est de l'Inde, pour célébrer les menstruations de la déesse Kamakhya. Durant ce culte, ils s’enduisent de la poudre rouge sang déposée sur ses parties génitales. Une cérémonie iconoclaste en Inde, où les règles restent un tabou.

Reportage réalisé avec l'aide d'Ayan Sharma,

Au pied de la colline Nilacal, des dizaines de milliers de pèlerins se protègent de la chaleur et des pluies sous de grandes tentes, avant le jour tant attendu. « Deux années de suite, la cérémonie a été annulée à cause du Covid », raconte Hema Basfor, 36 ans, venue du Bengale-Occidental voisin. « Je suis impatiente de recevoir la bénédiction de la mère Kamakhya pour lutter contre mes problèmes de santé. »

Le dimanche à l'aube, c’est le coup de sifflet de cette mela (pèlerinage hindou) unique en Inde. Les dévots entament dans la joie une monté de 5 kilomètres jusqu’au temple de Kamakhya, femme du dieu Shiva, plus connue sous le nom de Parvati. Leur graal : obtenir un bout du sari rouge de la déesse qui sera déchiré et distribué aux adeptes du culte. Rouge, comme les menstruations de la déesse.

Selon la légende, le corps de Kamakhya fut séparé après son suicide en 51 morceaux répartis dans toute l’Inde et son vagin atterrit sur cette colline. Cela fait du lieu le plus puissant temple d’Inde dédié à la Shakti, l’énergie féminine. La fin du mois de juin marque la période des règles de Kamakhya. Le fleuve géant du Brahmapoutre, qui coule au pied de la colline, se colore alors, toujours selon la légende, en rouge.

Peut-être sous l’effet de la mousson géante, le Brahmapoutre a plutôt la couleur de la boue... « En réalité, les règles et la pluie ne font qu’un lors cette fête appelée Ambubachi, soit l’arrivée des règles de la Terre », explique Émilie Arrago-Boruah, anthropologue au centre d’études Himalayennes du CNRS, spécialiste de Kamakhya. « L’eau féconde le sol comme les règles sont source de vie. »

Les adeptes du culte de Kamakhya se pressent en masse dans le temple dont les fondations datent du 10e siècle. Dans la crypte principale, on se rue devant une pierre humide fêlée en deux qui représente le vagin de Kamakhya, « celle dont le nom est amour » en sanskrit. Autour du principal autel, des représentations des entrejambes de la déesse sont taillées dans la pierre. On y fait la queue pour s’enduire le front de la poudre rouge qui y repose.

« C’est le seul temple en Inde où l'on vénère le vagin des femmes, c'est-à-dire la source de la vie », s’enthousiasme le Sadhu Jagalah Puri. Il brandit fièrement les deux centimètres de sari rouge de Kamakhya qu’il a pu obtenir. « C’est donc une célébration de la féminité en général », juge cet ascète et mystique hindou… avant de tenter de nous vendre un bout de son tissu.

Les femmes investissent d'ailleurs les lieux, le front recouvert de rouge. Certaines allument des bougies et d’autres entretiennent des feux en l’honneur de la déesse pour régler, parfois, un problème d’infertilité. Beaucoup se sentent plus proches de Kamakhya que d’autres dieux masculins. Elles ont embrassé ce courant du tantrisme qui fait la part belle au corps féminin alors qu’il tourne le plus souvent autour du sperme du dieu Shiva.

Un temple « féministe » ? La chercheuse met en garde contre une lecture trop contemporaine du culte. « On vénère ici les Kumari, des fillettes prépubères qui représentent Kamakhya… le temps d’un rituel car elles ne sont précisément jamais impures. » Mais attention, précise Émilie Arrago-Boruah, « comme partout où le sang est tabou, c’est aussi un fluide magique ! »

En dehors de ce pèlerinage géant, le temple de Kamakhya serait le théâtre de mystérieuses pratiques. Les communautés de femmes qui habitent à l'année autour du sanctuaire chantent des chorales liées au désir féminin. On raconte aussi que certaines sectes y encouragent la consommation d’alcool et de viande, habituellement interdits dans l’hindouisme, pour renforcer certains pouvoirs lors de cérémonies orgiaques. Difficile de savoir si ces cultes persistent.

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