Inde: le bilan s'alourdit à New Delhi où les violences continuent

Depuis dimanche, des émeutiers armés de sabres et parfois même de pistolets sèment le chaos à New Delhi. Le bilan est monté à 22 morts ce mercredi 26 février. En périphérie, là où se concentrent les tensions, la situation reste très précaire.

Avec notre correspondant à New DelhiSébastien Farcis

Sur la ligne de front virtuelle de ces combats qui ont enflammé une grande partie de cette zone du nord-est de New Delhi, il y a d’un côté un quartier à majorité hindou et de l’autre, une zone principalement musulmane.

Entre les deux, une grande avenue jonchée de pierres qui ont servi de projectiles, ainsi que des motos et des tracteurs calcinés. Cela montre bien le niveau de violences qu’a subies ce quartier depuis deux jours.

Un énorme entrepôt de pneus et de biens d’équipements automobiles qui s’étend sur une centaine de mètres carrés, n’est aujourd’hui plus que cendres. Des milliers de pneus calcinés et des carcasses de voitures brûlées s'étendent partout dans la zone.

Dans la rue, un commerce musulman a été attaqué par les hindouistes le lundi 24 février. Les hindouistes ont déferlé dans le quartier, avec apparemment des répliques aussi violentes de la part de l’autre côté.

Ces violences intercommunautaires ont déjà coûté la vie à 22 personnes et fait près de 200 blessés. Elles marquent un des pires embrasements de la capitale indienne depuis des décennies. Ce mercredi, la situation est plus calme dans cette zone du nord-est de New Delhi.

Une situation qui échappe à la police

Les violences ont commencé alors qu’un groupe pacifique de musulmans cherchaient à organiser un sit-in contre la loi controversée sur la citoyenneté le 23 février dernier. C’est alors qu’un dirigeant nationaliste hindou du parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), a appelé ses membres et ses partisans à se révolter. Cela a allumé la mèche, selon beaucoup de personnes sur place.

Lors de multiples incidents rapportés par la presse indienne, des groupes armés hindous s'en sont pris à des lieux et à des personnes identifiées comme musulmans. Des témoignages concordants font état de bandes criant « Jai Shri Ram » (« Vive le dieu Ram »).

S'inquiétant de la « situation alarmante », le ministre en chef de Delhi, Arvind Kejriwal, a appelé sur Twitter le gouvernement du Premier ministre, Narendra Modi, à mettre en place un couvre-feu dans la zone et à déployer l'armée.

« Malgré ses efforts, la police est incapable de contrôler la situation et d'inspirer la confiance », a estimé le chef de l'exécutif local. Le maintien de l'ordre est de la compétence du gouvernement central à Delhi, territoire au statut particulier. La police est accusée de complicité, d’inaction avec les hindouistes.

La police n’a en effet pas enregistré de plaintes contre 3 dirigeants du BJP, au pouvoir. Le 23 février, l'un d'eux avait menacé d’envoyer ses militants dans les rues contre les manifestants opposés à la loi sur la citoyenneté. Sa menace a pourtant été suivie à la lettre, deux jours après, par des centaines de personnes. La police, elle, dément toute partialité et c’est la cour d’appel qui doit décider si ces politiciens doivent être poursuivis.

De son côté, Narendra Modi a lancé un appel au calme ce mercredi sur Twitter. « J'appelle mes sœurs et frères de Delhi à maintenir en tout temps la paix et la fraternité. Il est important que le calme et la situation normale soient rétablis au plus vite », a tweeté le premier ministre indien.

Qui sont les émeutiers ?

Pour Ingrid Therwath, docteur en sciences politiques et enseignante à l’IEP, les émeutiers sont hindous et souvent assez jeunes. « Il semblerait, mais l’information n’a pas été confirmée, qu’une partie d’entre eux viennent d’autres quartiers ou d’autres villes. Ce qui laisserait entendre que ces émeutes sont préparées, orchestrées. Hier, certains émeutiers ont dit que les musulmans n’avaient qu’à bien se tenir. Car dès que Trump aurait quitté l’Inde, ces violences allaient être encore plus fortes. »

Ces violences, ce n’est pas la première fois qu’elles ont lieu, des choses similaires ont eu lieu dans l’Uttar Pradesh il y a quelques semaines. « Ce type de violence ne se multiplie pas forcément sur tout le territoire comme s‘il y allait avoir une guerre civile, mais de façon sporadique et de plus en plus régulière », précise Ingrid Therwath.

« L’idée ce n’est pas tant l’élimination physique de tous les musulmans en Inde, d’ailleurs ce serait impossible, car ils représentent 15 à 20% de la population, mais c’est l’élimination symbolique, morale, politique de cette population. C’est une façon d’intimider et de faire comprendre aux musulmans qu’ils ont une place subalterne. »

L'intervention des paramilitaires

Depuis le 25 février au soir, ce sont les paramilitaires qui sont venus en force sur cette ligne de front pour essayer d’empêcher les deux camps de s’affronter à nouveau. Mais pour beaucoup ces actions sont bien tardives.

Les vandales ont désormais quitté les rues, les paramilitaires les ont remplacés. Ils défilent, essaient de disperser tout groupe qui se forme. Mais quand on parle aux habitants cachés dans leur maison, on se rend compte que l’impact de ces violences religieuses est encore énorme.

Les hindous disent en majorité que c’est la faute des manifestants contre la loi sur la citoyenneté, des musulmans en général, si ces violences ont éclatées. Les musulmans, eux, disent avoir vu les hindouistes les attaquer directement avec le soutien de la police. Ils se sentent donc logiquement très effrayés.

Ce sont les pires violences religieuses depuis des décennies à New Delhi, et on ne sait pas encore jusqu’où elles peuvent aller. Les deux communautés vivent dans une défiance, voire une crainte de l'autre.

« Il y a un double discours politique »

Selon Ingrid Therwath, docteur en sciences politiques et spécialiste de l'Inde, le chef du gouvernement nationaliste hindou a lui-même jeté de l'huile sur le feu avec sa politique contre la minorité musulmane.

À écouter : Inde: «Le pays est de plus en plus divisé»