Inde : accusés d’être des “infiltrés musulmans”, violents, escrocs… les fermiers en révolte face à une pluie d’intox

·6 min de lecture

Depuis le mois d’octobre, l’Inde fait face à une révolte de ses agriculteurs et fermiers qui protestent contre des nouvelles lois agricoles provoquant notamment la hausse des prix de vente des denrées. Ces manifestations ont généré de nombreuses fausses informations qui tentent de dénigrer le mouvement, en le présentant comme violent ou bien encore infiltré par les musulmans.

Les manifestants se mobilisent aux quatre coins de l’Inde pour dénoncer les « Farm Bills » qui ont pour but de libéraliser les prix de vente des fruits et légumes. Les agriculteurs craignent notamment que les prix minimums d’achat de denrées, notamment le blé et le riz, soient menacés.

Le 12 janvier, après deux mois de manifestations, les fermiers ont obtenu le gel de la loi par la Cour suprême Indienne. Une première victoire, mais qui n’a pas suffi à calmer les ardeurs : les manifestants sont toujours stationnés aux portes de New Delhi où ils ont organisé une véritable Zad autour des autoroutes dont les accès sont bloqués.

Pour autant, le gouvernement indien semble déterminé à ne pas céder : le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste du Premier ministre Narendra Modi, accuse régulièrement les fermiers d’être manipulés par l’opposition, et de sombrer dans des actions violentes sans concession.

Dans ce rapport de force, les manifestants sont la cible de fausses informations, qui cherchent à les dénigrer. Le média spécialiste de la vérification en Inde, BoomLive.in, a recensé 63 intox autour de ces manifestations depuis le début de la mobilisation. En voici quelques-unes qui ont été particulièrement virales en Inde.

Des vidéos anciennes pour accuser les manifestants d’être violents ou de détruire les récoltes

La majorité des intox tentent premièrement de critiquer l’attitude des fermiers, les accusant notamment de s’en prendre à des installations publiques ou de détruire volontairement des denrées alimentaires.

Premier exemple, cette vidéo partagée sur Facebook et Twitter le 18 janvier montrant un homme asperger d’eau des sacs de riz "pour les faire pourrir" puis les vendre "aux distilleries et aux brasseries » selon la légende des publications. La scène aurait lieu selon ces internautes dans l’Etat du Punjab, d’où sont originaires de nombreux fermiers à l’origine de la révolte, souvent de confession sikh.

Selon le site BoomLive.in, la vidéo date de 2018 et a été tournée dans un autre Etat, celui de l’Haryana, dans le nord de l’Inde. L’homme, un commerçant de la ville de Fatehabad, avait été surpris en train d’arroser du blé, non pas pour le détruire, mais « pour augmenter le poids du blé, et ainsi, accroître son profit ».

Autre exemple : fin décembre, la vidéo d’une tour téléphonique en feu qui a été présentée sur Twitter comme l’oeuvre des agriculteurs qui manifestaient.

Problème : la vidéo date en réalité de 2017, et le feu était de nature accidentelle selon plusieurs médias indiens.

Si cette vidéo n’illustre pas du tout une situation récente, il est cependant exact de dire que les participants aux manifestations agricoles ont détruit environ 1500 tours téléphoniques notamment dans le Punjab.

Des intox jouant sur la corde nationaliste….

Autre accusation régulière visant le mouvement des agriculteurs : ces derniers seraient avant tout remontés contre les hindous. Pour preuve selon des internautes : une photo montrant de soi-disant fermiers en train de vandaliser des panneaux de signalisation en dégradant uniquement les inscriptions en hindi.

Là encore, cette image est sortie de son contexte puisqu’une recherche d’image inversée permet de retrouver cette même photo dans des articles en 2017. Un groupe extrémiste sikh avait mené ces actions pour recouvrir les mots en hindi et anglais sur les panneaux et demander qu’ils soient remplacés par la langue pendjabi, comme l’explique Boomlive.in.

“60% des intox discréditent le mouvement, mais 40% le glorifient”

Archis Chowdhury est journaliste pour BoomLive.in pour lequel il réalise régulièrement des études statistiques pour analyser les fausses informations les plus redondantes sur un sujet d’actualité. Il avait par exemple analysé les intox affirmant que les musulmans indiens étaient responsables du Covid-19 en Inde, un mouvement de désinformation baptisé #CoronaJihad. Il s’intéresse actuellement au mouvement des fermiers.

Quand les manifestations des fermiers ont commencé, personne ne s’attendait à ce que cela dure aussi longtemps. Nous faisons face à l’une des mobilisations les plus longues et intenses que nous avons connues durant ces dernières décennies, et mécaniquement, cela attire l’attention médiatique et avec cela la désinformation.

Globalement, environ 60% des fausses informations concernant les manifestations des fermiers sont publiées pour discréditer le mouvement. Mais on peut dire qu’il y a environ 40% des publications qui a l’inverse, tentent de glorifier le mouvement et de le présenter sous un jour attractif [comme par exemple une vidéo montrant de supposées parades de tracteurs spectaculaires, qui sont en réalité prise en Allemagne, NDLR].

“La grande thématique, c’est d’affirmer que les musulmans ont infiltré les manifestants pour manipuler le mouvement”

Bien sûr, comme c’est souvent le cas quel que soit le sujet, toute opportunité pour dénigrer les musulmans est exploitée. La grande thématique, c’est d’affirmer que les musulmans ont infiltré les manifestants pour manipuler le mouvement. Cette xénophobie et cette islamophobie latente, très alimentée par des membres de partis politiques et même plusieurs médias indiens a de nouveau fait surface sans surprise lors de ces manifestations.

A titre d’exemple sur ce sujet, une photo montrant des femmes en burqa a allègrement été manipulée par des internautes affirmant qu’il s’agissait de “fausses fermières”. La publication relaie ainsi le hashtag “ Mouvement des fermiers détourné” (#FarmersProtestHijacked) sous-entendant que les groupes politiques musulmans avaient infiltré le mouvement.

Or, comme le montre BoomLive, l’explication est bien plus simple : ces femmes ne sont pas des fermières, elles ont rendu visite à la “Bharatiya Kisan Union”, une organisation apolitique de défense des fermiers en Inde, pour leur présenter leur soutien, dans l’Etat du Punjab le 14 janvier 2021

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : "CoronaJihad" : accusés de répandre volontairement le Covid-19, les musulmans indiens victimes des fausses information

Archis Chowdhury poursuit :

Cependant, on voit d’autres types d’intox assez nouvelles : cette mobilisation de fermiers, en grande majorité des Sikhs venant du Pendjab et de l’Haryana, est une opportunité pour les nationalistes hindous. Ces derniers ont notamment accusé des manifestants d’avoir dressé le drapeau du Khalistan, drapeau séparatiste revendiquant la création d’un État sikh en Inde, à la place du drapeau indien [le 26 janvier, NDLR].

Sauf que les manifestants n’ont pas du tout ôté le drapeau indien, et ce n’était que le drapeaux du Nishan Sahib [un drapeau religieux sikh, NDRL] ainsi que le drapeau du Kisan Mazdoor Ekta [une plateforme de revendication des fermiers indiens, NDLR]. Rien à voir avec des volontés indépendantistes.

Pour autant, il faut dire qu’accuser les Sikhs de ne pas être de bons patriotes indiens est très difficile. Traditionnellement, les Sikhs composent une grande partie de l’armée indienne”