Imposer un uniforme à l'école, une mesure vraiment utile pour gommer les inégalités?

Des élèves de l'Internat d'Excellence de Sourdun (Seine-et-Marne) où l'uniforme est obligatoire, le 5 mars 2012. - THOMAS SAMSON / AFP
Des élèves de l'Internat d'Excellence de Sourdun (Seine-et-Marne) où l'uniforme est obligatoire, le 5 mars 2012. - THOMAS SAMSON / AFP

Le sujet revient sur la table très régulièrement. Le port obligatoire de l'uniforme dans les écoles et collèges publics faisait l'objet d'une proposition de loi du Rassemblement national débattue ce jeudi à l'Assemblée nationale. Mercredi, Brigitte Macron déclarait au Parisien avoir "bien vécu" de porter l'uniforme pendant sa scolarité.

"Cela gomme les différences, on gagne du temps – c’est chronophage de choisir comment s’habiller le matin – et de l’argent – par rapport aux marques. Donc je suis pour le port de l’uniforme à l’école, mais avec une tenue simple et pas tristoune…", ajoute-t-elle.

Cette idée de supprimer les marqueurs sociaux fait partie des arguments avancés par le RN dans la proposition de loi, qui souligne que les "marqueurs vestimentaires" "distinguent les élèves entre eux et révèlent les différences de niveau de fortune de leurs parents", ce qui contrarie l'"ambition républicaine" de l'institution scolaire.

Le RN estime aussi que l'uniforme permet d'empêcher "les tentatives répétées d’imposer dans les établissements publics des tenues à caractère religieux ou ethnique".

Pas de conclusions claires sur les effets de l'uniforme

Il s'agit d'arguments classiques en faveur de l'uniforme à l'école, selon le sociologue spécialiste de l'éducation Hugues Draelants. L'uniforme est présent dans de nombreux établissements à travers le monde, au Royaume-Uni ou aux États-Unis par exemple, et même en France, où ce choix est laissé à l'appréciation de l'établissement. Il est assez répandu dans certains territoires ultramarins notamment.

Pour autant, "il n'y a pas de conclusions claires sur les effets de l'uniforme qui ressortent de la littérature", souligne auprès de BFMTV.com Hugues Draelants.

Ces recherches sont assez limitées dans le monde francophone puisque le port de l'uniforme à l'école y est moins répandu. Dans les recherches anglo-saxonnes, certaines concluent à des effets positifs, d'autres à des effets négatifs, et d'autres encore à aucun effet du tout. Sont étudiées dans ces articles des variables comme l'absentéisme, les performances académiques, le harcèlement scolaire, l'anxiété sociale des élèves...

"On ne peut pas dire qu'il y a un consensus de la recherche sur ce que l'uniforme pourrait améliorer", déclare donc Hugues Draelants, même si "on ne peut pas prouver non plus qu'il a des effets négatifs".

Le professeur de sociologie à l’UCLouvain, en Belgique, explique les débats réguliers sur l'uniforme par le fait qu'avec la massification scolaire, "l'école s'est ouverte à tous les publics et toutes les cultures, donc forcément l'école d'aujourd'hui n'est plus celle des années 1950. Il y a donc l'idée qu'en contrôlant le vêtement, on rétablit la frontière entre l'école et le monde extérieur". Pour le chercheur, il s'agit donc avant tout de "choix politiques".

Les syndicats contre la mesure

Plusieurs syndicats sont pour le moins sceptiques concernant cette mesure et apprécient peu les déclarations de Brigitte Macron. "Elle n'a pas à s'exprimer, on a un ministre de l'Éducation nationale", affirme par exemple à BFMTV.com Guislaine David, du syndicat des enseignants du premier degré Snuipp-FSU. "Elle n'est pas issue de la représentativité démocratique, ce n'est pas elle qui a été élue", dit aussi Béatrice Laurent, de l'Unsa.

Pour les syndicats membres de l'Unsa Education, l'uniforme est "une fausse réponse à une vraie question", déclare la secrétaire nationale de la fédération syndicale à BFMTV.com. "C'est un pansement sur des maux qui sont compliqués, cela dissimule les différences sans les gommer". Elle juge qu'il faut plutôt "éduquer aux différences": "notre société est multiculturelle et pas uniforme, donc il n'y a pas de raison que l'école le soit", ajoute-t-elle.

Le sociologue Hugues Draelants estime aussi que si une tenue unifiée "gomme les marques", "les inégalités sociales s'expriment aussi par les fournitures scolaires, les sacs... ce qui rétablit la distinction sociale".

Pour Guislaine David, porte-parole du Snuipp-FSU, "si on veut gommer les inégalités sociales, il faut d'abord les réduire dans la société".

Quel coût?

Par ailleurs, si la proposition de loi du Rassemblement national porte sur les écoles et les collèges publics, Béatrice Laurent (Unsa) estime que la question des inégalités sociales "n'est pas un sujet à l'école élémentaire". Un constat partagé par Hugues Draelants: "c'est surtout à partir du collège que la question des marques et de la hiérarchie sociale va être thématisée".

Autre question: qui doit payer si l'uniforme est rendu obligatoire dans les écoles et les collèges, comme le souhaite le RN? "Cela coûterait des millions d'euros, assure Béatrice Laurent, est-ce que c'est l'État qui va payer? Est-ce qu'il n'y aurait pas mieux à faire pour l'école avec l'argent public?"

Le Snuipp-FSU ne dit pas autre chose: "ça devient pénible parce qu'on a d'autres problèmes à régler à l'école", déplore Guislaine David, qui demande "des recrutements et des moyens".

Article original publié sur BFMTV.com