[EN IMAGES] Plongée dans le monde du travail en Afrique

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« Que voyons-nous et que savons-nous du travail en Afrique ? » C’est le thème d'« African Workplaces », une exposition de photographies, textes et vidéos visibles et jusqu’au 30 avril à l’Alliance française de Nairobi. Elle rassemble les travaux de neuf photographes et chercheurs burundais, comoriens, français ou encore kényans. Une plongée à la fois sensible et documentée dans le quotidien souvent ignoré de travailleuses et travailleurs du continent.

De notre correspondante à Nairobi,

La caméra s’attarde sur les gestes amples et sûrs d’un coupeur de canne à sucre. C’est l’extrait d’une des vidéos qui accompagnent cette exposition pensée en trois volets. Un premier, consacré « aux petits métiers urbains » : une mise en lumière sensible du quotidien précaire et souvent négligé d’une large majorité de femmes et d’hommes dans les villes africaines. On y voit, par exemple, le corps accablé de fatigue d’une travailleuse domestique aux Comores, au côté de la photo d’un éboueur fier de poser devant sa brouette pleine d’ordure à Addis-Abeba.

Les travailleurs invisibles

Parmi les photographes exposés, le Burundais Pacifique Bukuru, auteur de la série « Une vie de Yaya ou le calvaire de Goreth ». On y découvre le quotidien et les rêves brisés d’une jeune Burundaise venue de la campagne à la ville, chez sa sœur, en quête d’un avenir. Elle sera en réalité exploitée comme « Yaya », comme sont appelées les jeunes travailleuses domestiques dans le pays.

Avec cette série, Pacifique Bukuru souhaite lutter contre l’indifférence de la société vis-à-vis du calvaire qu’elles endurent : « Dans la plupart des cas, ces filles ne sont pas payées. Lorsqu’elles cassent une assiette, les employeurs leur disent : je ne vais pas te payer ce mois-ci. Et elles ne peuvent même pas aller se plaindre de peur de retourner à la campagne, à la misère à l’intérieur du pays.

Le problème, c’est que la société burundaise ne voit pas le danger et que cette persécution n’est pas reconnue. C’est comme si son employeur qui lui donne une chambre à coucher, de la nourriture pour diner le soir, était une faveur pour elle. Même les familles à l’intérieur du pays, quand on les interroge, les familles pensent que c’est une opportunité. Leur enfant est en train de chercher de l’argent, un petit 10 000 francs [4,48 euros] à Bujumbura. La plupart des gens n’interrogent pas le vécu de ces jeunes filles qui ne parlent pas pour dire de quelle manière elles sont maltraitées ».

Une féminisation du travail

Le second volet de l’exposition est consacré au travail dans les plantations. Parmi les clichés qui attirent le regard, celui d’une femme courbée en train de réparer des cordes pour la culture des algues à Zanzibar. Son visage est creusé. La légende nous indique son âge : 74 ans.

Le troisième volet est une plongée dans l’industrialisation sur le continent. Il présente des images rares de femmes ouvrières au travail soudant par exemple des cellules photovoltaïques entre elles au Kenya ou triant des étiquettes en Éthiopie.

Une manière pour les commissaires de l’exposition, Chloé Josse-Durand et Constance Perrin-Joly, de rappeler que comme ailleurs, l’industrialisation en Afrique s’accompagne d’une féminisation du travail et de se démarquer de représentations misérabilistes réduisant le monde du travail en Afrique à son seul au secteur informel.

African Workplaces, une exposition à découvrir jusqu'au 30 avril à l'Alliance française de Nairobi, avec l’Institut Français de Recherche en Afrique (IFRA Nairobi) et le le Centre Français des Études Éthiopiennes (CFEE)

« On lui a demandé de choisir entre son enfant malade et son emploi »

Entretien avec Jacqueline Kamau, syndicaliste et chercheuse kényan. Elle milite pour une meilleure représentation des femmes dans les instances dirigeantes des syndicats. Car actuellement les travailleuses ont beau être largement majoritaires au sein des syndicats, elles n'y occupent que 20% des postes.

RFI : Quelles sont les raisons de cette faible représentativité ?

J. K. : C’est d’abord une conséquence du patriarcat. Dans les syndicats, les femmes sont considérées à tort comme le maillon faible. Donc on ne leur donne pas les postes clés. Ensuite, c’est un problème économique. Pour être élu dans les syndicats, il faut payer les frais de campagne, les frais d’affichage par exemple. Or les femmes n’ont pas le pouvoir économique. Donc faute de moyens financiers, elles ne peuvent pas prendre part aux scrutins et cela les empêche d’avoir accès aux postes à responsabilité.

Quelles en sont les conséquences ? Est-ce que cela signifie aussi que les problèmes spécifiques que rencontrent les femmes au travail sont délaissés par les syndicats ?

Si les femmes ne sont pas autour de la table, leurs droits sont rarement défendus. Quand elles arrivent à avoir des postes, il s’agit de postes sans pouvoir financier. Par conséquent le budget qui leur est alloué pour mener des activités est minime. Donc les femmes sont dévalorisées.

Si on parle du harcèlement sexuel au travail, oui cela arrive aussi parfois aux hommes, mais la majorité des victimes sont des femmes. Si une femme est harcelée, victime par exemple d’attouchements, certains hommes vont considérer que ce n’est pas un gros problème. Mais si la déléguée syndicale est une femme, elle va s’attaquer au problème car elle saura que cela a impact sur l’employée, sur sa confiance en elle.

Autre problème : les promotions en échange de faveurs sexuelles. C’est encore une pratique courante, malgré les progrès qui ont été faits dans la défense des droits de femmes. Les hommes ne prennent pas la parole pour condamner ces méthodes et les dénoncer. Enfin, il y aussi la différence de salaire entre les hommes et les femmes.

Avez-vous des chiffres sur le sujet ?

Ce n’est pas facile. De manière générale, les données disponibles sur le marché du travail sont limitées et difficiles à obtenir. Et plus encore s’il s’agit de données différenciées selon les sexes. On estime cependant qu’en 2021, la différence de salaire entre les hommes et les femmes à métier et compétence égale était de 20%.

La plupart des syndicats ont pourtant des règlementations censées défendre l’égalité homme-femme

Les texte existent, le cadre juridique est bien là. Mais le problème c’est leur mise en œuvre. Si l’on prend l’exemple du congé maternité, c’est un vrai défi pour les femmes. Il est prévu dans la loi mais certaines entreprises ne le garantissent pas. C’est un vrai problème. Les femmes doivent quitter leur poste provisoirement et quand elles reviennent, toute l’organisation a changé. La parentalité est également un défi car il faut trouver un équilibre entre le travail et les enfants. Je connais une femme qui a été mise à pied parce qu'elle avait un enfant malade. On lui a demandé de choisir entre son enfant malade et son emploi. Bien sûr, la femme a choisi d'emmener son enfant à l'hôpital. Même si les choses évoluent il y a encore beaucoup de défis à relever pour les femmes.

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