Une image de soldats français tués par l'armée russe en Ukraine ? C'est faux

La France et d'autres pays membres de l'Union européenne, alliés de Kiev, apportent un soutien matériel affiché à l'Ukraine depuis l'invasion du pays par la Russie en février 2022. Le président français Emmanuel Macron a également évoqué, à plusieurs reprises, l'envoi éventuel -- à l'avenir -- de militaires occidentaux sur le front ukrainien. Dans ce contexte, des publications diffusées sur les réseaux sociaux d'Afrique de l'ouest prétendent dévoiler une image de soldats français tués par la Russie, en Ukraine. Mais c'est faux : cette photo montre les cercueils de 13 militaires français morts au Mali en 2019.

Sur cette image, une foule d'individus en uniformes est amassée près de dix cercueils recouverts du drapeau français. Des militaires en treillis, tenant des portraits photo dans leurs mains, accompagnent chacun d'entre eux.

Depuis le 8 mai 2024, plusieurs publications partagent cette photo, prétendant dévoiler les dépouilles de soldats français tués par la Russie en Ukraine.

"Arrivée des corps des soldats français éliminés par les troupes russes en Ukraine. Le safari pour les soldats français a été très court, mais ils sont maintenant en sécurité chez eux. Ils ont croisé un butin qui était évidemment au-dessus de leurs forces", avancent par exemple des messages en légende de ce visuel, relayés par des dizaines de comptes Facebook ouest-africains (Bénin, Mali, Burkina Faso...) et sur X (1,2,...)

<span>Capture d'écran prise sur Facebook le 15 mai 2024</span>
Capture d'écran prise sur Facebook le 15 mai 2024

Ces allégations sont diffusées dans un contexte où des déclarations du président français Emmanuel Macron ont récemment semé le trouble dans l'opinion et chez les alliés de Kiev, en jugeant fin février qu'il ne fallait pas exclure l'envoi, à l'avenir, de militaires occidentaux en Ukraine.

"Jamais nous ne mènerons d'offensive, jamais nous ne prendrons l'initiative. La France est une force de paix", entendait-il finalement rassurer, à la mi-mars, aux journaux télévisés de 20H00 de TF1 et France 2 (lien archivé ici).

M. Macron a ensuite réaffirmé, le 20 mars, que des "opérations sur le terrain" en Ukraine par les Occidentaux seraient peut-être nécessaires "à un moment donné", même s'il "ne le souhaite pas".

Depuis, de nombreuses rumeurs autour de l'envoi de troupes françaises sur le front ukrainien circulent sur les réseaux sociaux.

Des publications diffusées fin avril sur les réseaux sociaux prétendaient par exemple dévoiler une vidéo de l'arrivée de militaires français dans la ville ukrainienne d'Odessa, au bord de la mer Noire. Dans un article de vérification, l'AFP expliquait qu'elle avait en fait été tournée en Pologne et ne montrait pas de matériel militaire utilisé par la France.

Le 6 mai 2024, le ministère des Affaires étrangères français dénonçait des "campagnes de désinformation sur le soutien de la France à l'Ukraine",  en indexant des articles publiés par l'agence de presse russe Sputnik (interdit de diffusion dans l'Union européenne) ou le site web Asia Times. Il rappelait que "Non, la France n'a pas envoyé de troupes en Ukraine".

Le 4 mai dernier, le site d'information géopolitique basé à Hong Kong  Asia Time avait par exemple publié un article intitulé : "La France envoie des troupes en Ukraine : Rapport russe", avant de formuler une note rectificative deux jours plus tard, précisant que la France avait nié ces assertions (lien archivé ici).

 

La France, comme d'autres pays membres de l'Union européenne, apporte son soutien à l'Ukraine depuis que la Russie a lancé une offensive militaire sur son territoire en février 2022.

Le pays a livré à l'Ukraine un total de 2,6 milliards d'euros d'équipements militaires depuis 2022, a notamment déclaré le 4 mars sur X le ministre français des Armées Sébastien Lecornu. Dans un accord de sécurité signé avec l'Ukraine le 16 février à Paris, la France s'est en outre engagée à fournir en 2024 "jusqu’à 3 milliards d'euros" d'aide militaire "supplémentaire" à Kiev (lien archivé ici).

Cependant, aucune déclaration officielle de la France n'a acté l'envoi de combattants français sur le front ukrainien.

Le 27 mai, Kiev a précisé que  l'envoi en Ukraine d'instructeurs militaires français était "en discussion" avec Paris, après que le commandant en chef de l'armée ukrainienne a affirmé quelques heures plus tôt que la France allait en envoyer "prochainement" afin de former les troupes de ce pays ravagé par la guerre avec la Russie.

Par ailleurs, ces déclarations sont ultérieures aux publications qui prétendent montrer les cercueils de soldats français, tués en Ukraine par les troupes russes.

En réalité, l'image diffusée sur les réseaux sociaux date de 2019 ; on y voit les dépouilles de militaires français tués au Mali dans la collision de deux hélicoptères qui avait causé la mort de treize personnes.

Une photo datant de 2019

Afin de retrouver les premières occurrences de l'image diffusée sur les réseaux sociaux, nous avons réalisé une recherche d'image inversée avec le moteur de recherche Google, qui nous a conduits à plusieurs articles publiés dans la presse francophone.

La même photo a par exemple été utilisée par le quotidien suisse Le Temps, pour illustrer un article affichant le titre suivant : "La France salue la mémoire de ses 13 militaires morts au Mali" (lien archivé ici).

Voici  sa légende datée du 2 décembre 2019  : "Les cercueils drapés de drapeaux des treize soldats français tués au Mali, lors d'une cérémonie nationale à l'Hôtel National des Invalides à Paris, France".

<span>Captures d'écran prises sur Facebook (à gauche) et sur le site du quotidien Le Temps (à droite)</span>
Captures d'écran prises sur Facebook (à gauche) et sur le site du quotidien Le Temps (à droite)

Dans le corps de l'article, issu d'une dépêche de l'AFP, on apprend que quelques 2.500 personnes assistaient à cette cérémonie -- dont les familles des victimes et différents responsables politiques.

Mobilisés dans le cadre de l'opération militaire française Barkhane, visant à lutter contre les groupes armés au Sahel, les treize hommes ont péri lors d'un accident de deux hélicoptères. A l'époque, les engins été entrés en collision alors qu'ils appuyaient des commandos parachutistes qui avaient repéré des pick-up suspects dans la zone frontalière avec le Niger et le Burkina Faso, une région servant de repaire à des groupes jihadistes affiliés à l'Etat islamique (EI) ou Al-Qaïda. Aucun des occupants n'avait alors survécu.

La photo que nous vérifions a été prise, à l'origine, par un photographe de l'agence de presse canado-britannique Thomson Reuters. Mais l'AFP a également documenté cette cérémonie en images, permettant ainsi de visualiser l'événement sous plusieurs angles. Ci-dessous à gauche, on dénombre les cercueils des treize victimes. A droite, on identifie de plus près les soldats portant les corps des défunts :

<span>Des soldats emportent les cercueils de 13 soldats français tués au Mali lors d'une cérémonie d'hommage le 2 décembre 2019 aux Invalides, à Paris.</span><div><span>ELIOT BLONDET </span><span>THIBAULT CAMUS</span><span>AFP</span></div>
Des soldats emportent les cercueils de 13 soldats français tués au Mali lors d'une cérémonie d'hommage le 2 décembre 2019 aux Invalides, à Paris.
ELIOT BLONDET THIBAULT CAMUSAFP

Le média France 24 avait également consacré un reportage dressant le portrait des victimes, publié sur sa chaîne YouTube le 29 novembre 2019 (lien archivé ici).

 

La photo relayée sur les réseaux sociaux ouest-africains ces derniers jours n'a donc aucun lien avec le conflit russo-ukrainien, déclenché par une offensive russe en Ukraine en février 2022.

<span>Carte des zones contrôlées par les forces ukrainiennes et russes en Ukraine au 22 mai 2024 à 19h GMT</span><div><span>AFP</span></div>
Carte des zones contrôlées par les forces ukrainiennes et russes en Ukraine au 22 mai 2024 à 19h GMT
AFP

Dans le pays, les combats s'intensifient désormais dans la région de Kharkiv, situé dans le Nord-Est de l'Ukraine. Pès de 11.000 personnes ont été contraintes de quitter leur domicile depuis l'offensive terrestre russe lancée le 10 mai dans cette zone frontalière (lien archivé ici).

Une vague de missiles russes a tué au moins sept personnes à Kharkiv même, le 23 mai.