Humiliations, coups et torture: plongée dans l'horreur carcérale aux assises de Bobigny

Sarah BRETHES
·4 min de lecture
Humiliations, coups et torture : plongée dans l'horreur carcérale aux assises de Bobigny

Un détenu fouetté, électrocuté, forcé à boire son urine et à manger ses excréments. Aux assises de la Seine-Saint-Denis, deux jeunes comparaissent depuis mercredi pour actes de torture et de barbarie sur leur codétenu "noyé dans la peur", avec lequel ils partageaient une cellule de 9 mètres carrés.

Le matin du 10 décembre 2018, Adam K., 22 ans, refuse de regagner sa cellule de la maison d'arrêt de Villepinte après la promenade et demande, "en panique", à voir un responsable de détention.

Il lui raconte alors "ce soir fatidique" : quatre heures de sévices, paroxysme d'un déferlement de violence entamé quatre semaines plus tôt dans le huis-clos d'une cellule de cet établissement où la surpopulation atteint des records.

"On peut se demander pourquoi j'ai accepté de me mettre nu. J'étais noyé dans la peur, je me sentais comme une merde", a raconté mercredi à la cour ce grand et mince jeune homme, cheveux longs, doudoune noire sur un sweat à capuche. "Je dormais avec une lame, j'avais trois options : les tuer - je n'ai pas eu le courage-, me tuer - j'y pensais tous les soirs -, me dire que si j'arrivais à m'en sortir, je sortirais peut-être plus fort."

Son corps, jusqu'à son sexe, est marqué de nombreuses traces de coups et d'électrocution. Le médecin relèvera aussi des ecchymoses dans son canal anal, où ses codétenus, 19 et 20 ans, l'ont contraint à introduire un briquet à plusieurs reprises, avant de le forcer à se masturber.

"J'aurais beau voir 1.001 psychologues ou psychiatres, ça me suivra toute ma vie (...) j'étais leur drogue, leur punching-ball", a résumé la victime.

"C'est très difficile de savoir ce qui se passe derrière les portes fermées", a soufflé mercredi à la barre l'ancien responsable du "quartier spécifique" de Villepinte, qui a recueilli le premier témoignage de la victime.

Dans ce secteur réservé aux publics dits "vulnérables", les détenus sont censés bénéficier d'une surveillance accrue.

Face à la cour, le surveillant, expérimenté, dit n'avoir jamais été confronté à des faits d'une telle gravité.

- "La détention, ça l'avait rendu fou" -

"Les coups, c'est tous les jours, mais ça...", témoigne dans le même sens la brigadière du commissariat de Villepinte qui a entendu les deux accusés pendant leur garde à vue. Avant de nuancer : "Je suis sûre qu'il y a des faits de ce type dont on n'a pas connaissance. En détention, c'est des +bonshommes+, ils ne parlent pas aux surveillants".

Dans cette affaire, la policière dit avoir surtout été marquée par l'audition d'un des deux accusés, Zyed B., présenté comme le "suiveur".

"Il m'a tout de suite dit (à propos de la victime): +il faut le sortir de prison. Ce qui s'est passé, c'est grave, si on me l'avait fait, je me serais suicidé+. A trois en cellule, la détention, ça l'avait rendu fou, il était lui même choqué par ce qu'il avait fait..."

Ce jeune, 19 ans à l'époque et issu de l'aide sociale à l'enfance (ASE), purgeait de courtes peines dans des affaires de stupéfiants.

Mercredi matin, face à la cour, les deux accusés ont reconnu les faits, totalement ou en partie. Ils seront entendus en détail jeudi.

Lors de l'enquête, ils avaient déclaré ne plus supporter leur codétenu, qualifié de "sale" et "trop faible", et dit vouloir "lui apprendre à se défendre". Ils lui reprochaient aussi - ce qui était faux, et leur victime leur avait prouvé en leur présentant sa fiche pénale - d'être incarcéré pour viol.

Quelques semaines plus tôt, un autre détenu avait forcé la victime à dire "je suis un violeur" et fait circuler la vidéo de cette fausse confession, où il se faisait tondre les cheveux de force.

Le plus jeune des accusés, Djiguiba D., aujourd'hui âgé de 21 ans, présenté comme "le meneur" par la victime, était lui incarcéré en attente de son procès pour viol aggravé.

La maison d'arrêt de Villepinte est confrontée à une surpopulation structurelle. En mars 2017, sa directrice était allée jusqu'à refuser d'accueillir de nouveaux détenus: son établissement accueillait alors plus de 1.100 détenus, soit un taux d'occupation de plus de 200%. Il atteignait encore 163% au début du mois.

Le procès doit s'achever vendredi. Les accusés encourent 30 ans de réclusion.

sab/pga/bma