Non, ces hommes couverts de tatouages nazis en Croatie ne sont pas des Ukrainiens

Deux hommes couverts de tatouages nazis photographiés sur une plage de Rijeka, en Croatie, et signalés à la police locale sont présentés sur les réseaux sociaux comme des "réfugiés ukrainiens". C'est faux : ces deux hommes sont hongrois et non ukrainiens, indiquent leurs profils Facebook ainsi que leurs publications. Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022, de nombreux internautes reprennent la rhétorique du Kremlin et assurent que l'Ukraine et son gouvernement sont acquis à l'idéologie nazie, ce que réfutent des spécialistes interrogés par l'AFP.

Des photos montrant deux hommes couverts de tatouages nazis, comme des croix gammées ou un portrait d'Hitler, et qui posent de face puis de dos, ont été partagées au total plus de 1.500 fois sur Twitter depuis la mi-juillet (1, 2, 3) par des internautes assurant qu'il s'agirait de "réfugiés ukrainiens en Croatie".

Capture d'écran réalisée le 23/07/2022 sur Twitter

Capture d'écran réalisée le 23/07/2022 sur Twitter

 

 

Des accusations de ce type pullulent ces derniers mois sur les réseaux, en écho aux prises de position du Kremlin et de son chef Vladimir Poutine, qui n'a eu de cesse de répéter que l'invasion de la guerre en Ukraine était une "opération" pour "dénazifier" le pays voisin.

L'AFP a reçu cette photo d'un lecteur, qui doutait du contexte de ces clichés, ainsi que de Michael Colborne, enquêteur pour le site d'investigation Bellingcat et spécialiste du mouvement d'extrême droite ukrainien Azov. Il a signalé ces tweets et un post publiés le 16 juillet 2022 par le compte croate antifasciste Antifašistički Vjesnik. Celui-ci affirmait que les deux hommes seraient en réalité originaires de Hongrie.

Les recherches de l'AFP ont abondé dans ce sens, en montrant que le plus grand des deux hommes est un musicien hongrois qui joue depuis des années pour le groupe d'extrême droite Fehér Törvény. Or, selon des messages publiés sur le réseau social Telegram, le groupe jouait bien en Croatie le 2 juillet 2022. L'autre homme est également lié à des groupes de musique néonazis hongrois, comme le montrent ses photos sur Facebook.

Des clichés pris à Rijeka, en Croatie

Comme l'écrit Antifašistički Vjesnik, les deux hommes ont bien été photographiés dans le bar Morski Prasac à Rijeka, en Croatie. L'AFP a pu le vérifier en comparant les photos du bar publiées sur Google Maps à celles des deux hommes relayées sur les réseaux sociaux. Comme le montre la comparaison ci-dessous, les mêmes tables et parasols sont visibles.

Après la publication des photos, la police croate a déclaré au média Dnevnik qu'elle avait reçu un signalement en ligne à propos des deux hommes le 13 juillet 2022, et qu'elle s'était rendue dans le bar pour effectuer un contrôle. Cela a été confirmé à l'AFP le 20 juillet.

"Immédiatement après le signalement, des policiers ont été envoyés sur la plage, ils ont appris en parlant avec le personnel du restaurant que les hommes mentionnés avaient bien été sur cette plage, mais dix jours plus tôt", a indiqué un porte-parole de l'administration de la police du comté croate de Primorsko-goranska, ajoutant que "la police n'a(vait) aucune information sur leur identité pour le moment."

Le compte Antifašistički vjesnik a néanmoins réussi à retrouver des photos de l'homme le plus grand sur le site de la branche hongroise du groupe néonazi Blood and Honour. Une photo datant au moins de 2018 le montre avec moins de tatouages sur le visage, jouant de la guitare basse. Il porte une chemise avec le slogan "Blood and Honour".

Blood and Honour est un groupe néonazi d'extrême droite qui a vu le jour en Grande-Bretagne en 1987, et compte des groupes affiliés dans divers pays, dont la Hongrie et la Croatie, avec une "division" à Rijeka, où les deux hommes ont été photographiés.

Le Southern Poverty Law Center, basé aux États-Unis, qui surveille les groupes extrémistes, le définit comme "une obscure coalition internationale de gangs skinheads racistes". Selon le Counter Extremism Project, "le groupe promeut l'idéologie du pouvoir blanc par la prolifération de festivals de musique et d'enregistrements."

D'après un message publié sur le groupe Telegram "Blood and Honour Hungary" le 3 juillet 2022, un concert avait été organisé la veille en Croatie avec trois groupes, dont l'un portait un nom hongrois : Fehér Törvény ("Loi blanche"). Cela correspond aux informations de la police selon lesquelles les deux hommes n'ont pas été vus sur la plage le 15 juillet, mais "dix jours plus tôt".

Des messages antérieurs publiés sur le groupe Telegram montrent que l'événement a lieu annuellement en Croatie.

L'AFP a trouvé de nombreuses vidéos du groupe de musique montrant parmi ses membres l'homme arborant un tatouage d'Hitler, comme celle-ci.

La photo de 2022 le montre également avec un tatouage de l'emblème des Croix fléchées sur la jambe droite. Selon l'Anti-Defamation League, qui lutte contre l'antisémitisme, ce symbole "dérive du parti politique fasciste hongrois connu sous le nom de Parti des Croix fléchées, qui était actif entre 1935 et 1945."

L'AFP a trouvé un profil Facebook avec des photos plus récentes du même homme, arborant les mêmes tatouages sur le visage, sous le nom de Kristóf Anka. Sur cette photo, il porte une chemise avec le nom du groupe Fehér Törvény. Il a également partagé une affiche pour un concert du groupe en Hongrie.

Comparaison entre une photo de profil Facebook et les publications partagées sur Facebook

Son profil, public, ne mentionne nulle part l'Ukraine, et il ne s'exprime à aucun moment en ukrainien, mais uniquement en hongrois.

L'AFP a également trouvé des photos de l'autre homme sur le profil d'un des amis Facebook d'Anka sous le nom d'Ádám Tóth. Sur cette photo publiée le 24 juin 2022, il prend la parole sur scène devant un panneau indiquant "Fehér Törvény". Cette photo antérieure le montre avec une chemise portant le mot "fehér".

Plusieurs tatouages, dont celui sur sa jambe droite (entouré en rouge ci-dessous), la toile d'araignée sur son coude droit (hexagone orange), ainsi que sa casquette noire (carré bleu), correspondent à ceux de l'homme photographié en Croatie.

Captures d'écran des publications partagées sur Facebook et Twitter et du profil Facebook d'Adam Toth, prises le 22 juillet 2022 montrant les tatouages similaires

La partie de son profil Facebook accessible au public est également en hongrois et ne mentionne pas l'Ukraine. Dans les commentaires, il parle, lui-aussi, hongrois et non ukrainien.

Reconnaissable à ses lunettes et au tatouage à l'arrière de son crâne, il apparaît dans cette vidéo publiée en 2020 sur Youtube. Il porte une chemise avec l'inscription "Aryan straight edge brigade Hungary".

Les deux hommes apparaissent ensemble sur des photos publiées sur le canal Telegram de la "brigade aryenne straight edge", qui se définit comme le "mouvement nationaliste Straight Edge de Hongrie".

"Hate Edge (également connu sous le nom de NS ou National Socialist Straight Edge) est une petite ramification suprématiste blanche du mouvement non raciste Straight Edge, qui a émergé de la sous-culture punk dans les années 1980", indique l'Anti-Defamation League sur son site.

Fehér Törvény se trouvait dans la ville hongroise de Velence le 1er juillet 2022, pour un concert. La municipalité a ensuite réagi pour condamner l'événement, affirmant que les organisateurs n'avaient pas jamais reçu l'autorisation de l'organiser. "Lors de la fête de la musique qui s'est déroulée le week-end dernier, des textes inacceptables, incitant à la haine et anti-communautaires ont été entendus (...) cela suscite une indignation légitime d'entendre des textes racistes, nazis dans notre ville. Dans notre pays, les discours de haine (...) sont punis par le Code pénal", a déclaré la municipalité sur sa page Facebook.

Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022, de nombreux internautes reprennent la rhétorique du Kremlin et assurent que l'Ukraine est acquise à l'idéologie nazie, ce que réfutaient en mars des spécialistes interrogés par l'AFP : si des mouvements ultra nationalistes sont actifs dans le pays, notamment dans l'armée, ils restent "minoritaires" et marginalisés au niveau politique, estiment-ils.

Carte de la situation en Ukraine au 25 juillet à 7h GMT ( AFP / Simon MALFATTO, Sophie RAMIS, Kenan AUGEARD)

L'AFP a déjà vérifié une photo manipulée du président ukrainien Volodymyr Zelensky montrant le maillot de l'équipe nationale de football avec une croix gammée dans le dos, ainsi que l'affirmation erronée selon laquelle un homme avec des tatouages nazis était le chef adjoint de la police de Kiev.

Selon un rapport de juillet de l'Observatoire européen des médias en ligne, les réfugiés ukrainiens qui ont fui le conflit sont l'une des principales cibles de la désinformation en Europe, comme l'explique l'AFP dans cette dépêche.

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