Heurts autour d’un mur à la frontière algéro-malienne : "on n’a pas le minimum ici, on doit faire nos courses côté malien"

La gendarmerie et les gardes frontières algériens ont affronté des habitants de Tinzaouten, localité situé à la frontière avec le Mali, le 15 juin, après que ceux-ci ont commencé à détruire un mur barbelé les séparant d’un oued, précieuse source d’eau dans cette zone en plein Sahara. Au moins trois manifestants ont été blessés et il y a un mort parmi les villageois touaregs. Ces derniers, en colère, dénoncent un délaissement de la part des autorités algériennes.  

C’est un long mur de sécurisation agrémenté de fil barbelé, placé par l’armée algérienne début mai dernier entre la ville et les frontières administratives séparant l’Algérie et le Mali. Il vise à contrecarrer le trafic de marchandise de contrebande, d’un côté, et à renforcer la poreuse frontière entre l'Algérie et le Mali, exposée aux groupes djihadistes notamment Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).

Mais ce mur empêche aussi les habitants de Tinzaouten d’accéder au oued qui borde la frontière du côté algérien, explique à notre rédaction Abidine Badi, un activiste touareg originaire de cette localité, qui vit actuellement à Tamanrasset, chef-lieu de la wilaya du même nom : 
 

Cet énorme mur barbelé est placé tout près des habitations, parfois à peine à une vingtaine de mètres. Il prive les villageois du pâturage autour du oued, qui est leur principale source de vivres. Les habitants ont besoin de l’accès à l’eau de l’oued qui passe derrière le mur de sécurisation, car il ne se remplit que pendant juillet et août dans l’année. La clôture les empêche aussi de rejoindre les puits se trouvant tout au long de la bande entre le mur et la frontière malienne.


Ce visuel réalisé par le journaliste algérien Akram Kharief à partir de données de géolocalisation montre les emplacement de l'oued et des puits, seules sources d'eau pour les populations de Tinzaouten.


Le 15 juin, très rapidement, la manifestation a engendré l’intervention des gardes-frontière et de la gendarmerie anti-émeutes. Des gendarmes ont ensuite tiré des balles préventives afin de disperser la foule. Mais selon des vidéos partagées sur les réseaux sociaux et le témoignage de plusieurs habitants, plusieurs personnes ont été blessées par balles réelles, et un jeune garçon de 17 ans est mort. 

 

Dans cette vidéo filmée le 15 juin, on entend les coups de feu tirés par la Garde frontières, venus disperser la foule.

Les manifestants ont ramassé des douilles, prouvant l'utilisation de balles réelles par la Garde frontières algérienne. D'autres ont été blessés par balle.

 

Des tirs venus du côté malien ?

 

Le ministère de la Défense algérien a nié dans un communiqué sa responsabilité dans ce meurtre, accusant "des coups de feu inconnus" de provenir du côté malien, précisément de Ikhraben, en direction des postes des Gardes-frontières, et qui ont touché la victime.

 

Le ministère de la Défense nationale a annoncé le même jour l'ouverture d'une enquête sur les circonstances des ces violences. Aucune déclaration des autorités maliennes n’a encore été émise à ce jour.

 

En attendant les résultats de l’enquête, plusieurs journalistes ont analysé la direction des coups de feu, suivant la version officielle, en s’aidant de la géolocalisation et des éléments-clé présents sur les dizaines de vidéos relayées par les habitants. Leurs recherches ne corroborent pas tout à fait la version officielle, mais prouvent l’utilisation de balles réelles ainsi que la probable provenance (du sud) de la balle qui a tué l’adolescent.  

Selon la géolocalisation du journaliste algérien Akram Kharief, réalisée à partir d'éléments-clé dans les vidéos partagées sur les réseaux sociaux, le tir qui a tué Ayoub serait provenu du sud par rapport à sa position.

 

 

Dans les images analysées par le journaliste Benjamin Strick, on voit à droite l'installation barbelée, démontée par les manifestants.

 

Le communiqué de l’armée algérienne précise que l’adolescent mort par balle a été "immédiatement emmené aux urgences", alors que les vidéos montrent son corps gisant par terre à côté des gendarmes et des gardes frontières qui échangeaient pendant ce temps-là des insultes avec les manifestants de la commune.  

 

 

"Le jeune Ayoub est resté à terre une demi heure sans que l’on puisse l’approcher. Ce n’est qu’une fois que les échanges se sont relativement apaisés que les gendarmes l’ont transporté à un hôpital militaire", dit Abidine Badi, qui s’est entretenu avec des témoins de la scène.


Dans ces vidéos filmées le 15 juin, on voit le corps de l'adolescent de 17  ans par terre, pendant que les Gardes frontières échangent des insultes avec les manifestants. "Cela fait 15  minutes qu'il est tombé  !", commente l'auteur de la vidéo. "Emmenez le garçon  !" hurle un autre manifestant aux gendarmes. Des tirs de balles se font entendre en fin de vidéo.


Ce n'est qu'après le départ des gardes frontières que les manifestants ont pu récupérer le corps de l'adolescent. On les voit recouvrir son visage d'une étoffe, signe qu'il est décédé.
 

Il poursuit :

 

L’été, il peut faire plus de 50° ici. L’environnement naturel est déjà hostile, et en plus la région est délaissée depuis des années malgré les nombreuses lettres d’associations locales adressées au wali [le wali est le gouverneur de Tamanrasset, auquel des acteurs sociaux ont demandé, le 11 juin, de lever la barrière, expliquant les difficultés que sa mise en place représente, NDLR].


Du développement pour ne plus dépendre des structures maliennes

Tinzaouten est désertique, nous n’avons pas le minimum pour vivre décemment, c’est pour cela qu’on demande l’ouverture des frontières aux habitants des deux côtés : il n’y a pratiquement pas d’installations de première nécessité dans cette zone. Pour aller à l'hôpital, en Algérie, il faut parcourir 500 km pour rejoindre le chef-lieu de Tamanrasset, le trajet dure une journée ! Bien sûr, les ambulances ne viennent pas jusqu’ici. Ce qui fait que si on est très malade, on peut mourir en route par exemple. 

Il est question d’établir une route entre Tamanrasset et Tinzaouten depuis 1999, mais ce projet n’a toujours pas vu le jour. Les habitants ont donc besoin de continuer à aller faire leurs courses du côté malien, beaucoup plus proche.


Tinzaouten compte 4 157 habitants. Elle partage le même nom que sa ville jumelle malienne, Tin Zaouatine, qui en compte plus de 10 000. Les villes ont été séparées lors du dessin des frontières pendant l’occupation française.

De ce fait, beaucoup de familles et de tribus Touareg se sont retrouvées séparées entre le Mali et l’Algérie avec la fermeture des frontières en 2013 pour lutter contre le terrorisme jihadiste, présent dans cette zone.
 

Les Touareg ne croient pas aux frontières, c’est justement l’un des principes de la communauté, qu’elle soit en Libye, au Tchad, au Mali ou en Algérie. Nous revendiquons simplement notre droit à nous déplacer librement, sans que cela n'enfreigne les mesures sécuritaires qui sont primordiales. Nous comprenons la nécessité de surveiller et sécuriser les frontières, mais refusons ce mur barbelé. Nous revendiquons aussi un développement de notre région afin de ne plus dépendre des structures maliennes.


Le 16 avril, une réunion avec des notables de la commune a eu lieu au siège de la Wilaya de Tamanrasset au cours de laquelle les revendications des habitants de Tinzaouten ont été entendues, dont la construction de dispensaires et l’inclusion des locaux dans la prise de décision.

Le notable tribal Ankouf Mooro a fait partie de la délégation locale qui s'est déplacée au siège de la Wilaya à Tamanrasset le lendemain de l'affrontement. Beaucoup d'habitants touareg expriment leur détresse de devoir se séparer de leurs familles, de l'autre côté de la frontière algérienne.


Selon l’agence nationale Algérie Presse Service, il a été décidé suite à ces entretiens que le fil barbelé sera remplacé par un mur de séparation muni de 5 portières afin de permettre aux nomades de traverser la frontière sous la surveillance des gardes frontières.

 

Article écrit par Fatma Ben Hamad.