Haut-Karabakh: «Nous assistons aux dernières étapes de cette guerre»

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L'Arménie a reconnu avoir perdu le contrôle de la ville stratégique de Goubadly dans le sud du Haut-Karabakh. Les forces azerbaïdjanaises se rapprochent du corridor de Latchin, la route vitale qui relie le Haut-Karabakh à l'Arménie. RFI a posé trois questions à Paul Stronski, spécialiste de géopolitique et sécurité au programme Eurasie à la Fondation Carnegie, sur les enjeux de cette manœuvre militaire.

RFI : Que représente la perte de la ville de Goubadly pour les Arméniens du Haut Karabakh ?

Paul Stronski : Ça ne va pas très bien pour l’Arménie en ce moment dans ce conflit du Haut-Karabakh. On a vu que les forces azerbaïdjanaises se rapprochent de la frontière arménienne et iranienne, au sud. C’est une frontière qui est contrôlée par les forces russes. On observe une manœuvre habile vers le sud de la part de l’armée azerbaïdjanaise et une reprise de plusieurs territoires qui étaient auparavant sous le contrôle de l’Arménie. Et maintenant qu’elle en a repris le contrôle, elle commence à s’avancer vers le nord. Et je pense que Goubadly était l’une des dernières villes importantes contrôlées par les forces arméniennes avant le corridor de Latchin, la route vitale qui relie le Haut-Karabakh à l’Arménie. Le retrait des forces arméniennes de Goubadly montre que l’Arménie veut absolument protéger cette artère, alors que l’Azerbaïdjan veut encercler cette région du Haut-Karabakh et acculer les Arméniens. Nous assistons aux dernières étapes de cette guerre après plusieurs semaines de conflit.

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Est-ce que cette nouvelle conquête donne un pouvoir de négociation à l’Azerbaïdjan ?

L’Azerbaïdjan pourrait certainement utiliser cette manœuvre pour faire pression sur l’Arménie. Si vous écoutez les récentes interventions d’Ilham Aliev, le président de l’Azerbaïdjan, il dit vouloir reprendre tous les territoires qu’il estime avoir perdus et, selon lui, il n’y a pas de solution diplomatique à ce conflit. On a vu comment trois puissances, la Russie, la France, et les États-Unis, ont tenté de négocier un cessez-le-feu. Et les trois tentatives ont échoué au bout de quelques heures seulement. On ne dirait pas que l’Arménie et l’Azerbaïdjan veulent négocier. Le problème pour les Arméniens, c’est que le gouvernement de Nikol Pachinian pourrait avoir beaucoup de problèmes à l’intérieur du pays s’il perdait cette guerre. Donc les Arméniens vont certainement tenter de riposter. Dans le passé, toutes ces enclaves donnaient à l’Arménie un pouvoir de négociation sur l’Azerbaïdjan afin de sécuriser une sorte d’autonomie pour le Haut-Karabakh. Dans les négociations précédentes, l’Arménie a indiqué qu’elle était d’accord pour céder ces territoires occupés autour du Haut-Karabakh en échange du corridor de Latchin et pour une l’autonomie et de facto l’indépendance de la région. Mais maintenant qu’ils ont perdu ces territoires, leur pouvoir de négociation a beaucoup diminué.

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Cette avancée de l'armée azerbaïdjanaise peut-elle inciter la Russie à intervenir dans ce conflit puisqu'elle est liée à l'Arménie par un accord de défense ?

La Russie a annoncé qu’elle n’allait pas intervenir dans ce conflit et qu’elle n’avait aucune obligation de le faire car la guerre se situe dans le Haut-Karabakh et dans les territoires occupés par les forces arméniennes. Je pense que la Russie est très préoccupée par la situation actuelle. Personnellement, je trouve inquiétant l’avancée et le bombardement par l’Azerbaïdjan près de la frontière arménienne et iranienne avec la présence des forces russes. Cela pourrait vraiment internationaliser le conflit. Donc les forces azerbaïdjanaises devraient faire attention avec ces attaques pour qu’elles n’atteignent pas le territoire arménien. Car cela entraînerait l’intervention de la Russie, qui est liée à l’Arménie par cet accord de défense. Mais l’Arménie et l’Azerbaïdjan se sont mutuellement menacés d’attaquer des infrastructures essentielles. Par exemple, l’Azerbaïdjan a dit qu’une centrale nucléaire arménienne pourrait être une cible éventuelle, ou alors un réservoir d’eau ou même un gazoduc. C’est ce genre d’attaques sur des infrastructures de la part de l’Azerbaïdjan qui pourrait faire intervenir la Russie plus rapidement dans ce conflit.

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