"Hausse inquiétante" des actes racistes en France en 2019

Salomé Vincendon
Des oeuvres de street-art représentant Simone Veil ont été taguées de croix-gammées en février 2019 - Jacques Demarthon - AFP

Chaque année, la CNCDH (Commission Consultative des Droits de l'homme) met en perspective les différentes données existant sur le racisme en France. Dans son rapport sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, publié ce jeudi, elle revient sur les chiffres du SCRT (Service central du renseignement territorial) concernant l'évolution du nombre de faits racistes recensés en France.

Ces chiffres, parus en janvier dernier, sont établis à partir de la remontée des actes signalés comme racistes par les commissariats, associations religieuses ou encore les médias. "Depuis 2018, les chiffres communiqués par le SCRT marquent une hausse inquiétante qui concerne l’ensemble des catégories mesurées", écrit la CNCDH.

Sur le bilan de 2019, une augmentation globale des faits racistes a été enregistrée: +54% d'actes anti-musulmans (de 100 actes en 2018 à 154 actes rapportés en 2019), +27% d'actes antisémites (de 541 à 687) et les actes regroupant les autres faits de racisme - ni antisémites, ni anti-musulmans - enregistrent une hausse de 131% (de 496 à 1142).

Cette dernière catégorie regroupe les faits racistes concernant plusieurs populations différentes, mais difficiles à identifier en France. "On ne peut pas se rendre compte du racisme à l'encontre des personnes noires car on ne déclare pas la couleur de peau", explique à BFMTV.com Nonna Mayer, membre de la CNCDH ayant participé au rapport, chercheuse au CNRS - Sciences Po.

Pourquoi une hausse des faits racistes?

Cette augmentation du nombre de faits racistes peut en partie s'expliquer de façon conjoncturelle. Ainsi, "depuis 2000, on observe une montée spectaculaire des actes antisémites à chaque nouvelle intifada" en Israël, rappelle Nonna Mayer. L'évolution marquée des actes antisémites en 2019 "est particulièrement préoccupante", souligne le rapport de la CNCDH, mais "ses causes sont difficiles à cerner. Il est à noter que la région Île-de-France concentre toujours la majorité de ces faits".

L'augmentation des faits racistes (hors antisémitisme et anti-musulmans) a été particulièrement forte aux mois de février et mars 2019. Cela pourrait être lié aux expéditions punitives contre des Roms menées à cette période, à la suite de fausses rumeurs concernant des enlèvements d'enfants.

"Cette année, les faits anti-musulmans ont connu deux pics" en février et en octobre, détaille la CNCDH, "qui pourraient être corrélés à l’attaque de la préfecture de police de Paris (survenue en octobre 2019, ndlr) puisque suite à cette attaque, de nombreux agents de police de confession musulmane avaient dénoncé le développement d’un climat de suspicion à leur égard".

En parallèle, une augmentation de la tolérance

Mais Nonna Mayer met en parallèle de ces actes racistes l'indice de tolérance mesuré en France, permettant dévaluer les préjugés de la population à l'égard des minorités. Sur une échelle de 0 à 100, "le taux de tolérance était à 48 en 1991, il est à 66 aujourd'hui. Il augmente régulièrement ce qui est plutôt positif, cela signifie que la norme antiraciste s'est imposée", explique la chercheuse.

Ces chiffres positifs semblent paradoxaux en comparaison aux actes racistes en augmentation, mais "les actes et les opinions n'ont pas la même réalité", explique Nonna Mayer. "L'opinion mesure la norme dans la société", et même si quelqu'un se dit tolérant, il peut être capable de lancer une insulte raciste face à quelqu'un.

L'augmentation des actes racistes ne signifie pas non plus forcément que le nombre de personnes racistes augmente en France. Cette hausse de la tolérance "comme les mouvements de libération des moeurs, va entraîner une réaction en retour d'une minorité plus dure, exacerbée par la montée de la tolérance", explique Nonna Mayer.

Les chiffres des faits racistes "inexacts"

La chercheuse apporte plusieurs précisions concernant la publication des chiffres du SCRT. D'une part, elle souligne que les "faits racistes" enregistrés par l'organe du ministère de l'Intérieur mélangent actions racistes (atteinte aux biens ou à la personne) et menaces. "Les menaces restent majoritaires", précise Nonna Mayer. Ainsi, "les 'menaces' couvrent la très grande majorité des faits anti-musulmans et ont crû de 65 % par rapport à l’année 2018", explique le rapport.

Et si ces chiffres donnent une certaine idée de l'évolution du racisme en France, "ils sont inexacts, car la majorité des personnes ne rapportent pas les actes de racisme. Il y a une sous-estimation", précise Nonna Mayer. Les victimes peuvent se taire, parce qu'elles pensent qu'il est inutile de signaler un fait raciste, qu'elles n'ont pas envie de pousser la porte d'un commissariat, ou encore qu'elles sont découragées de porter plainte.

"L'état de sous-déclaration massive du racisme contribue à entretenir une impunité face à ces actes, lèse les victimes, et porte atteinte à la cohésion sociale", écrit la CNCDH, qui "rappelle la nécessité de former le personnel de police ou de gendarmerie aux questions particulières liées au contentieux raciste, afin que la victime puisse pleinement s’exprimer".

Article original publié sur BFMTV.com