Hausse des budgets communs de l'Otan ? "Non merci", dit la France

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HAUSSE DES BUDGETS COMMUNS DE L'OTAN ? "NON MERCI"

par Robin Emmott et Tangi Salaün

BRUXELLES/PARIS (Reuters) - Une proposition de réforme du budget de l'Otan pour lutter contre l'influence chinoise ou le changement climatique se heurte à une forte résistance de la France, qui craint que cela n'affecte ses propres priorités en matière de défense, a-t-on appris auprès de quatre diplomates et du ministère français des Armées.

Le secrétaire général de l'Otan, Jens Stoltenberg, a proposé en février que les alliés augmentent de manière "substantielle" leur contribution aux budgets communs de l'Alliance, plutôt que de laisser aux Etats dans lesquels se déroulent des manoeuvres militaires le soin de payer la facture.

Cette initiative vise notamment à apaiser les tensions avec les Etats-Unis, qui se plaignent depuis longtemps que leurs alliés européens ne contribuent pas assez à leur propre sécurité, dit-on de sources diplomatiques.

Un accord sur le sujet lors du prochain sommet de l'Otan, le 14 juin à Bruxelles, constituerait un important symbole d'unité après le tumulte des années Trump et la déclaration d'Emmanuel Macron selon laquelle l'Alliance était en état de "mort cérébrale" faute de stratégie claire, ont estimé deux des diplomates interrogés par Reuters.

Mais la France, soutenue par d'autres pays, considère que cette proposition - chiffrée de sources diplomatiques à 20 milliards d'euros sur dix ans - n'est pas de nature à renforcer l'autonomie européenne en matière de défense, ni à bénéficier aux opérations considérées prioritaires par Paris, comme l'intervention au Sahel.

"Si l'idée est d'augmenter brutalement la contribution des Etats aux budgets communs et de changer la philosophie de l'Otan en passant de la responsabilité nationale à la dilution de responsabilité, la réponse de la France sera clairement 'non'", souligne-t-on au ministère des Armées.

PRIORITÉ AUX DÉFENSES NATIONALES

La France se dit disposée à écouter les arguments des tenants du projet, et à en connaître les détails, mais elle n'acceptera pas une réforme qui fragiliserait les défenses nationales, autant que l'autonomie stratégique européenne.

"Pour nous, ce n'est pas un sujet 'Otan contre l'Europe', mais 'Otan contre les défenses nationales'", insiste-t-on au ministère des Armées.

"Aujourd'hui, la France dépense entre 200 et 300 millions d'euros par an pour l'Otan. S'il fallait doubler cette somme, ça serait au détriment de nos propres investissements", fait-on valoir.

De sources diplomatiques, on se dit surpris qu'une telle proposition soit mise sur la table au moment où, en pleine pandémie, de nombreux ministres luttent déjà pour conserver leurs budgets et tenir l'objectif de 2% du produit intérieur brut (PIB) consacrés aux dépenses militaires.

Selon ces sources, la ministre des Armées, Florence Parly, est arrivée furieuse à la réunion ministérielle de l'Otan qui s'est tenue en février, au lendemain de la présentation de cette proposition de Jens Stoltenberg par voie de presse, avant même qu'elle n'ait été discutée au sein de l'Alliance.

Le secrétaire général a plaidé pour une "augmentation substantielle" des budgets communs, évoquant le financement d'opérations de dissuasion et une modernisation des bases de l'Alliance pour s'adapter au changement climatique ou améliorer leur protection contre les cyberattaques.

"Si nous voulons faire plus, il nous faut davantage de ressources", a expliqué l'ancien Premier ministre norvégien.

ACCORD A MINIMA LE 14 JUIN?

L'argument n'a pas convaincu à Paris, où l'on considère au contraire que cette hausse des dépenses ne correspond à aucun besoin clairement défini.

"On a exprimé des doutes sur la pertinence de cette initiative et on n'est pas les seuls", souligne-t-on au ministère des Armées.

En visite à l'Elysée le 21 mai, Jens Stoltenberg a cherché à faire baisser la tension en saluant les "investissements significatifs" consentis par le président Emmanuel Macron en matière de défense.

Selon un responsable de l'Otan, les discussions sont constructives et la proposition du secrétaire général, qui s'inscrit dans un projet plus global de réforme de l'Alliance d'ici à 2030, sera débattue lors des réunions des ministres de la Défense et des Affaires étrangères prévues mardi à Bruxelles pour préparer le sommet du 14 juin.

L'Allemagne et d'autres pays européens, mais également le Canada, ont demandé des précisions sur l'affectation des sommes supplémentaires réclamées par Jens Stoltenberg avant de donner éventuellement leur accord, dit-on de sources diplomatiques.

"Certains Européens se demandent s'il faut renforcer l'Otan ou développer des capacités militaires de l'Union européenne complémentaires de celles de l'Alliance", souligne un diplomate. "Chaque euro ne peut être dépensé qu'une seule fois."

Dans ce contexte, le sommet du 14 juin pourrait ne déboucher que sur un accord a minima prévoyant une "analyse approfondie" des fonds communs, soulignent les diplomates.

Les budgets de l'Otan représentent à l'heure actuelle 0,3% des dépenses de défense de l'ensemble des alliés, soit 2,5 milliards d'euros affectés à la gestion des centres de commandement et des bases de l'Alliance, alors qu'ils s'élevaient à 0,5% par le passé.

(Avec Sabine Siebold à Berlin, édité par Blandine Hénault)