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Harry Roselmack dans La Face Katché : "Quand je croisais un Noir dans la rue, limite je détournais la tête"

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Journaliste vedette, star du JT et du petit-écran, Harry Roselmack fait partie des visages bien connus des téléspectateurs de TF1. Et dans un monde télévisuel qui reste encore aujourd'hui très blanc, il a su marquer le monde des médias de son empreinte, donnant un véritable exemple à la France entière.

Harry Roselmack a 48 ans, et cela fait maintenant plus de 15 ans que le public français connaît sa voix et son visage par coeur. Il faut dire qu'en 2006, il a fait grand bruit en devenant l'un des présentateurs du JT le plus regardé de France : le 20h de TF1. Obtenir ce poste très convoité est déjà un exploit en soit, mais encore plus pour un homme noir. Il est en effet le premier homme de couleur à avoir présenté le JT de TF1, et est avec Audrey Pulvar, originaire de la Martinique et présentatrice du 19/20 sur France 3 à partir de septembre 2005, il devient l'un des seuls journalistes noirs à présenter un journal d’information sur une grande chaîne nationale.

"J’ai découvert que j’étais noir à 14-15 ans"

Pourtant, pendant de nombreuses années, Harry Roselmack affirme ne pas avoir réellement eu conscience de sa différence. Il s'en est ouvert à Manu Katché dans son émission pour Yahoo!, La Face Katché : "Je découvre que je suis noir à 14 ou 15 ans. C'est comme dans Matrix. À un moment, je prends la pilule rouge et je me rends compte que je ne suis pas tout à fait comme les autres." Pour lui, il s'agit en effet plus d'une construction qu'autre chose : " Il y a une notion importante que j'appelle "l'identité psychologique", ce que tu es pour toi-même. Et cette identité psychologique, c'est une construction qui, quand tu nais en France, que tu es noir, mais que la France, par définition, te dit : "Tu es un français comme les autres, la couleur n'a pas d'importance", toi-même tu ne te poses pas cette question."

Le journaliste l'affirme d'ailleurs : "Ça arrive petit à petit et c'est la société qui te l'amène. C'est pas une seule pilule, c'est plein de petites pilules qui, petit à petit, te font prendre conscience que ta négritude est un élément de ton identité." Une découverte qui peut créer des problèmes de sentiment d'appartenance, en particulier à l'école. "C'est pas si facile que ça, parce que quand on est dans un groupe, on veut ressembler aux gens qui font partie de ce groupe, qui en constituent la majorité. À l'école primaire, j'étais souvent le seul noir de ma classe, et moi je ne me percevais pas comme Noir, parce que j'étais entouré de blancs. Donc c'est une démarche qui peut très vite être compliquée, qui peut entraîner vers la rébellion. Et je crois que là, le rôle des parents est hyper important."

"Je ne suis pas censé être noir, je suis censé être français"

Au fil des années, le présentateur a pu découvrir ses racines, et cette découverte, il la doit en grande partie à sa famille. "Moi, j'ai des parents qui ont commencé à nous emmener dans des associations folkloriques vers l'âge de 10 ans. On détestait ça ! Mais ça donne quand même un ancrage, et ta construction, elle se fait par là. Elle se fait par ce folklore, par la cuisine, par la langue créole... Et tout ça, c'est quelque chose qui m'a beaucoup aidé à opérer cette sorte de transition. Je suis Français, mais je suis un français noir et qui a une culture racinaire autre."

Une expérience différente, mais qu'il a longtemps préféré garder pour lui. "Jusqu'à mes 14 ou 15 ans, ces références-là, je les ai, mais je les garde pour moi. Quand je croise un Noir dans la rue à Tours et que j'ai 11 ou 12 ans, je ne le cherche pas du regard. Limite, je détourne la tête. Pourquoi je fais ça ? Le fait de croiser son regard et d'avoir un échange avec lui, ça signe le fait qu'on a un truc en commun. Et c'est quoi qu'on a en commun ? C'est qu'on est noirs tous les deux. Or, je ne suis pas censé être noir : je suis censé être français. Je suis un Français, donc les autres Noirs, je ne les calcule pas." 

Harry Roselmack a en effet mis du temps à comprendre et à accepter que sa couleur de peau avait effectivement un impact sur son quotidien, en bien comme en mal. "C'est plus tard, dans cette construction où je me rends compte quand même que ma négritude m'expose parfois à des comportements positifs, mais souvent à des comportements qui ne le sont pas, que tu te dis : quand même. J'ai quelque chose de particulier, que je partage avec d'autres. Mais ce truc, ça fait de nous des gens qui ont des choses à nous dire, qui ont peut-être des combats à mener. C'est à partir de là que tu récupères toutes ces références que tu as, parce qu'elles vont t'aider à trouver ce nouveau "moi", cette nouvelle identité psychologique. Et à ce moment-là, tu peux en parler aux autres. Pas avant."

"Je suis d'abord français, avant d'être un Français noir"

Accepter son héritage a forcément eu un véritable impact pour Harry Roselmack. "L'effet que ça a, c'est que j'accepte le regard de l'autre noir qui cherche le mien, et cette communauté afro-antillaise de Tours, je la découvre, je la recherche, et je m'y fait un noyau de potes. Néanmoins, et selon moi, c'est ça le danger, cela ne devient pas une identité à part entière. C'est une des facettes de mon identité psychologique, mais ce n'est pas toute mon identité. C'est pour ça que je dis : "Je suis né Français, je deviens un Français noir", et pas "Je suis un noir français"." Une distinction importante, ainsi qu'il le rappelle à Manu Katché. Mais que tout le monde ne fait pas. "Malheureusement, je pense que c'est l'écart dans lequel beaucoup de noirs tombent en France. Par frustration, peut-être parce qu'ils ont découvert leur négritude de façon plus violente, ou parce que les entourages des uns et des autres font que l'on a tendance à faire du noir le radical de notre identité, et du Français un accessoire. Non, je suis d'abord Français, c'est mon identité première, avant d'être un Français noir.

Cette évidence, cette certitude, elle s'accompagne de réflexions, d'interrogations que le journaliste explique avec une comparaison assez parlante : "C'est comme s'il y avait une couverture qui s'appelle France, et qui, les nuits d'hiver, ne recouvre pas les Renois, les Rebeux. Et cette couverture-là, quand tu découvres que tu es noir, tu as envie de dire aux autres : "Donnez-nous un peu de couverture, qu'on se réchauffe, aussi"."

Le racisme en cachette

Arrivé à la capitale au milieu des années 90 pour débuter sa carrière de journaliste, Harry Roselmack considère ne pas avoir vraiment été victime d'un racisme ouvertement affiché. "Je n'ai pas eu le trauma d'être confronté à des gens très racistes. Je n'ai pas le sentiment qu'en France, le racisme soit exprimé de façon si frontale que ça." Il a toutefois pu constater que sa couleur de peau pouvait avoir une influence sur ses réussites : "Le problème, en France, c'est que quand tu n'es pas blanc, tu découvres qu'il y a des limites à ce que tu peux faire. Tu as des difficultés à trouver un logement, à aller dans certains endroits, mais encore une fois, la matrice, le formatage, l'assimilation, ça fait que les gens comme moi s'interrogent. Tu te demandes : "Est-ce que je ne suis pas assez bon ? Est-ce que je ne gagne pas assez d'argent pour un loyer ? Est-ce que c'est parce que je n'ai pas les qualités ?" Tu ne te dis pas tout de suite que c'est parce que tu es noir."

Pourquoi ? Encore à cause d'un biais raciste de notre société : "La société blanche a tendance à te reprocher, quand tu es noir, de mettre ta négritude comme une explication aux choses. On te dit : "Mais non, tu abuses, ça n'existe pas." Donc tu fais une enquête, tu te demandes si c'est pour ça, mais tu t'en rends compte." Cette réalisation l'a encouragé dans le chemin de l'excellence, même si le principal intéressé a tout fait pour oublier le racisme qui l'entourait : "Moi je suis tout entier mobilisé sur mon exercice, sur le fait de faire le mieux possible. Je ne m'intéresse pas trop à ce qui se passe à côté, parce que si je me charge de tout ça, j'explose en vol. Et effectivement, c'est une fois que l'exercice est terminé que l'on se rend compte que la greffe a pris. On est soulagé, parce qu'on se dit : si ça avait foiré, ce n'est pas que pour moi que ça aurait été compliqué, mais aussi pour le prochain ou la prochaine."

"Si ça s'était mal passé, je m'en serais pris plein la tronche"

Lorsqu'il a été recruté chez TF1, la volonté de la chaîne était de prouver sa volonté de mettre en avant une certaine diversité. Harry Roselmack en a conscience. "Cette responsabilité-là, je la mesure aujourd'hui, et je ne peux que la mesurer, puisque ça fait 15 ans qu'on me félicite, que tous les renois, les rebeux et tous ceux qui sont sensibles à la diversité, me savent gré de ce qu'il s'est passé." Des remerciements qu'il ne considère pas forcément comme justifiés. "Souvent, on me dit que je suis trop modeste, mais pour moi, je n'ai fait que mon boulot. Quand je suis arrivé chez TF1, je ne me suis pas dit : "Je vais être un argument pour la diversité de ce pays, je porte le débat, je vais être l'échec ou la réussite de ce débat." Mais ça a été dit, et ça a été le cas pour beaucoup. Alors, tant mieux pour moi. Mais si ça c'était mal passé, si ce jour-là j'avais bégayé ou fait des fautes de français, je m'en serais pris plein la tronche." Pourtant, c'est indéniable : de par sa présence, il a marqué à jamais le monde des médias.

Et aujourd'hui, il conserve malgré tout une volonté de changer les choses, à condition que la société évolue aussi en parallèle : "Pour moi, un Noir en 2021, c'est celui qui peut faire plusieurs choses pour le mieux vivre ensemble de ce pays. C'est quelqu'un qui peut pardonner, et ce pardon, il faut que le Noir l'accorde. Mais pour qu'il l'accorde, il faut que ce qui a été fait par le passé – pas par les Français, mais par l'État français et la France en tant qu'entité – ce soit reconnu. Il faut que les crimes soient reconnus, et ensuite, nous on a le pouvoir, et je pense le devoir, de pardonner."

VIDÉO - Retrouvez l'intégralité de La Face Katché avec Harry Roselmack :

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Envie de retrouver Manu Katché et ses invités dans une version longue et encore plus intime ? Désormais, c'est possible, en version audio. Le podcast est d'ores et déjà disponible sur Spotify, Apple Music et Amazon Music.

Article : Laetitia Reboulleau

Interview : Manu Katché

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