En Haïti, un bidonville totalement rasé après des affrontements entre gangs


Le 15 juin, les autorités municipales du Cap-Haïtien ont procédé à la démolition des maisons de Shada 2, un bidonville situé en bord de mer dans l’est de la deuxième ville du pays. L’opération intervient quelques jours après des affrontements entre gangs et forces de l’ordre qui se sont soldés par la mort d’un policier. Mais les populations n’ont pas été averties de cette démolition et disent se  dans le désarroi en pleine crise du Covid-19.

Depuis quelques jours, Shada 2 ressemble à un champ de ruine. Sur les réseaux sociaux, des vidéos montrent des maisons réduites à leur simple état de pierre par des bulldozers. Le 15 juin, sans prévenir les habitants, les autorités municipales du Cap-Haïtien, dans le nord d'Haïti, ont décidé de raser entièrement le bidonville construit sur les bords de l’océan Atlantique.

Cette vidéo filmée par Gérard Maxineau montre des maisons en train d'être détruites par un bulldozer dans le quartier Shada 2.


Cette destruction est une réponse aux problèmes de sécurité que connaît le quartier du fait de l’emprise des gangs qui y opèrent selon les autorités locales. Mais ce sont les affrontements, le 10 juin, entre le gang “Ajivit” de Shada 2 redouté par les populations et ceux de Nan Bannann, le quartier voisin, qui a précipité la décision.

"Shada 2 est un quartier délaissé, ce qui concourt au développement du banditisme"Gérard Maxineau, correspondant local du quotidien Le Nouvelliste, était sur place lors de l’opération de démolition. Il raconte :
 

"L’opération de démolition a duré quatre jours. Moi, j’étais venu sur place lundi dans l’après-midi. Les bulldozers du ministère des Travaux publics continuaient de détruire les maisons en présence de policiers armés. Tout a été rasé. Dans le quartier, il n’y avait plus personne. Plusieurs maisons ont été incendiées lors des affrontements entre gangs. Certains d’entre elles ont été pillées. Les habitants ont dû quitter le bidonville.

Le 10 juin, lors de nouveaux affrontements, des policiers qui patrouillaient ce jour-là, tout près du quartier, ont été touchés après avoir voulu mener une opération contre les bandits. L’un d’eux, Joseph Larousse, a été kidnappé par le groupe Ajivit, puis exécuté. Son corps a été retrouvé le lendemain.

Shada 2 est un quartier populaire. Et les habitants y vivent dans la misère. Il n’y a ni eau, ni électricité. C’est un quartier délaissé. Ce qui concourt au développement du banditisme. Or, le bidonville est situé près de la route nationale qui mène à l’aéroport international du Cap-Haïtien. Très souvent les populations se font rançonner sur cette route.

C’est un quartier aussi difficile d’accès. Les rues sont très étroites. C’est un peu comme un labyrinthe. On ne peut y accéder qu’à pied. Ce qui rend les patrouilles de police difficiles.

La mairie avait d’abord annoncé que l’opération consisterait à creuser une grande voie dans le quartier afin de faciliter l’accès aux policiers. Mais elle s’est finalement transformé en démolition des maisons.



"Ce n’est pas en démolissant les maisons qu’on va résoudre les problèmes de sécurité de Haïti"Abdias Codio vit à Port-au Prince, la capitale de Haïti où il travaille comme ingénieur au ministère de l’Intérieur. Mais il a grandi au Cap-Haïtien. Il a dû rejoindre la ville en catastrophe quand il a appris sur les réseaux sociaux que le quartier où se trouve la maison familiale, allait être détruit. Malgré, les démarches auprès des autorités communales, il n’a pu empêcher la destruction de sa maison.
 

Nous avons tout perdu. Tout ce qu’il y avait comme mémoire dans la maison familiale : les archives, les souvenirs qui remontent à plus de 50 ans, les photos d’enfances, les photos de nos aïeux, les collections de mon père, les documents de biens… Plusieurs années de travail perdues en un rien de temps.

Ils n’ont prévenu personne. Ils sont juste venus et ont commencé par démolir en disant qu’ils cherchaient les leaders de gang. Ils n’ont pas le droit de démolir les maisons sans avertir. Nous avons essayé de joindre la municipalité, mais sans succès.

Ce n’est pas en démolissant les maisons qu’on va résoudre les problèmes de sécurité en Haïti. En faisant cela, on crée encore plus d’insécurité. Surtout en cette période de pandémie du coronavirus [le pays a enregistré au 25 juin, 5 429 cas de contamination dont 105 décès, NDLR]. Les gens dorment dans les rues. Ils n’ont plus d’endroit où aller.


L’opération de démolition décidée par la mairie ?


Selon le média en ligne Vant Bèf Info, Jean Claude Mondésir, le maire principal du Cap-Haïtien, dit ne pas être au courant de l’opération de démolition et rejette la responsabilité sur ses deux assesseurs :

"Je rejette d’un revers de main toutes les allégations portant sur mon implication dans l’opération de démolition enregistrée au Cap-Haïtien ainsi que d’autres évènements pareils. J’ai entendu dire que l’initiative a été prise par le conseil municipal dont je suis le maire principal. Pour l’histoire et pour la vérité, j’ai appris que deux membres du conseil [Yvrose Pierre et Ésaüe Lefranc, NDLR] auraient été sur les lieux. Donc, le conseil n’est pas concerné car toute décision doit être prise en concertation avec les membres."

La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté Esaue Lefranc, l'un des deux assesseurs cités par le maire du Cap-Haïtien, qui n’a pas souhaité nous répondre. Aucune information sur ce qu’il allait advenir des familles concernées par les destructions n’a été communiquée à notre rédaction ou via la presse locale.

Article écrit par Hermann Boko