Guinée : après le renversement d’Alpha Condé, une "liberté" célébrée "entre espoir et inquiétude"

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Un groupe de soldats mutins des forces spéciales guinéennes a arrêté, dimanche 5 septembre, le président guinéen Alpha Condé et annoncé la "dissolution" de la Constitution et du gouvernement. Au lendemain de ce putsch, qui a été suivi de scènes de liesse dans la capitale Conakry, la situation est revenue au calme. Nos Observateurs en Guinée restent toutefois prudents et témoignent de leur inquiétude quant à l’avenir du pays.

"C'est fini, la Guinée est libre !" Dans les rues de Conakry le 5 septembre, des militaires ont été accueillis sous les acclamations de milliers d’habitants soulagés de tourner la page de onze années de présidence d’Alpha Condé et de violences politiques.

Dans la matinée, après que des tirs nourris ont été entendus dans le quartier Kaloum de Conakry, des images du président Alpha Condé, captif, ont été diffusées sur les réseaux sociaux par les putschistes. L’annonce de son arrestation a ensuite pris, en début d’après-midi, une tournure plus officielle avec l’intervention à la RTG – la télévision nationale guinéenne – du colonel Mamady Doumbouya, à la tête du Groupement des forces spéciales (GFS) de l'armée guinéenne. Celui-ci, entouré d’autres militaires armés, a annoncé la dissolution de la Constitution.

"Il y a eu trop de morts pour rien", a-t-il affirmé, en référence notamment à la répression des manifestations contre la nouvelle Constitution guinéenne, promulguée en avril 2020 par Alpha Condé et qui lui offrait la possibilité de se présenter à un troisième mandat. "Nous allons dissoudre les institutions, notre gouvernement est dissous", a poursuivi le colonel, qui a également promis le début d’une "transition inclusive".

> LIRE AUSSI SUR LES OBSERVATEURS : En Guinée, des policiers ont-ils tiré à balles réelles sur les manifestants ? [janvier 2020]

"On ne sait pas encore ce que veulent les militaires"

Ce lundi 6 septembre, la Guinée a finalement rouvert ses frontières et les militaires ont convoqué à 11 heures les ministres sortants et les présidents des institutions à Conakry. Ces derniers ont été interdits de quitter le territoire national. Notre Observateur Thierno Diallo, membre de l'Association des blogueurs de Guinée (Ablogui), se trouvait devant le Palais du peuple, où avait lieu la rencontre ce matin :

Il y avait une foule impressionnante. À mon arrivée sur place, le bâtiment avait été bouclé, donc bien que j'aie présenté ma carte de presse, je n'ai pas pu entrer. Aux abords du bâtiment, des militaires sont arrivés et la foule a applaudi.

Aujourd'hui, la circulation est fluide. Quelques commerces ont commencé à rouvrir. Au fil de la journée, les choses pourraient progressivement revenir à la normale. J’ai aussi remarqué, et j’ai trouvé cela symbolique, l’absence de poste de sécurité au niveau des principaux ronds-points de la route Le Prince, qui a été le théâtre des manifestations en Guinée. Le dispositif n’était pas aussi impressionnant que je l’imaginais. Peut-être que les militaires cherchent à rassurer car ils ont compris qu'il n’y aura pas de résistance.

Tout cela ça montre que, bien qu’on ne sache pas où on va, c’est quelque chose que la population attendait. Reste à savoir ce qu’il va advenir maintenant. Parce que tout le monde espère que cette fois-ci ce sera "la bonne".

Personnellement, je pense que c’est pour le moment difficile d'analyser parfaitement les choses. On était dans une situation tendue : le pays était bloqué, la conjoncture économique très difficile, donc d’une manière ou d’une autre, on attendait ce qu’il s’est passé hier. Mais on est aussi prudents, il le faut. On ne sait pas encore ce qu’ils veulent [les militaires, NDLR], on ne sait pas quel est leur plan.

"Pour nous, c’est une liberté, la fin d’un système"

À Ratoma, une commune de Conakry considérée comme un bastion de l’opposition à Alpha Condé, notre Observateur, Abdourahmane Bah, gestionnaire de la page Guinée morale, témoigne lui aussi de l’incertitude qui règne au lendemain du coup d’État :

Vers 9 heures dimanche matin, on a entendu des coups de feu. Mais les gens ont pensé que c’était un coup monté du pouvoir, qui voulait faire croire à une tentative de coup d’État pour justifier ensuite de nouvelles arrestations d’opposants.

Les gens n’y croyaient pas. On a fini par comprendre que c’était du sérieux en fin de matinée [quand les vidéos sont apparues sur les réseaux sociaux et que l’annonce a été faite à la RTG, NDLR]. Moi, en tant que militant de l’opposition, je suis très heureux. Pour nous, c’est une liberté, la fin d’un système, et notre but, c’était surtout ça : se débarrasser de ce système. C’est pour ça que je suis content, et non pas tant parce que les militaires ont pris le pouvoir, car désormais rien n’est certain et je ne sais pas ce qu’ils vont faire de la Guinée.

"Pour le moment, je suis partagé entre espoir et inquiétude"

Même son de cloche à Labé, dans le nord du pays, où Sally Bilaly Sow, membre du réseau de blogueurs AfricTivistes, reste sur ses gardes :

Hier, disons que c’était une sorte de surprise pour les citoyens. Il y avait un désespoir, une envie de changement après le coup de force du président Alpha Condé le 18 octobre dernier [son élection pour un troisième mandat, NDLR]. Et d’un seul coup, tout a basculé. Dans la journée, on s’est mis à mieux comprendre ce qu’il se passait. On pourrait appeler ce putsch un putsch 2.0, car les mutins ont su utiliser des services de messagerie pour communiquer et informer les citoyens avant d’aller vers les médias traditionnels. Les images ont d’abord circulé dans des groupes WhatsApp et c'est comme cela qu’on a compris ce qu’il se passait.

Il y a eu de véritables scènes de liesse dans la ville de Labé, jusqu’à tard dans la nuit. Quand j’ai demandé à certains jeunes pourquoi ils étaient là, ils m’ont dit : "On n’apprécie pas un coup d’État, mais si c’est un coup d’État qui peut nous libérer de ce régime qui nous a bâillonnés, qui nous a tués, qui nous a poussés à la paupérisation, alors on a l’espoir que les militaires honorent leur engagement."

"Il faut monter la garde, pour surveiller les mutins"

Personne n’y croyait : le combat du FNDC n’a pas pu aboutir, il y a eu des centaines de morts [le mouvement FNDC est un groupement civique à l’origine des manifestations contre la nouvelle Constitution permettant au président Alpha Condé de diriger le pays lors d’un troisième mandat présidentiel, NDLR].

Pour le moment, je suis partagé entre espoir et inquiétude. Il y a d’abord l’espoir : j’ai lu l’ensemble des communiqués des mutins, ils parlent déjà de transition inclusive, de la réécriture d’une nouvelle Constitution – peut-être pour ramener la Constitution de 2010 – mais aussi et surtout, il y a ces appels à la concertation et à la diaspora pour reconstruire un nouvel État. Ce sont des signes forts.

Le deuxième point, c’est l’inquiétude : comment cela va se passer, comment est-ce que les citoyens vont se sentir – il ne faut pas oublier qu’il y a déjà eu des combats de la société civile contre un troisième mandat. Il faut impliquer ces acteurs. Il faut monter la garde, pour surveiller les mutins, retenir leurs promesses et suivre ça de près. Il ne faut pas fabriquer un autre dictateur.

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