Guerre en Ukraine: comment la reprise de Kherson est-elle présentée par les médias russes?

Guerre en Ukraine: comment la reprise de Kherson est-elle présentée par les médias russes?
Vladimir Poutine, sur le plateau de la télévision russe, le 16 avril.  - Mikhail Klimentyev - Ria Novosti - AFP
Vladimir Poutine, sur le plateau de la télévision russe, le 16 avril. - Mikhail Klimentyev - Ria Novosti - AFP

Le choix des mots. Alors que l'Ukraine a repris la ville de Kherson vendredi, les journalistes russes peinent à couvrir médiatiquement l'un des plus gros revers de Moscou depuis le début de la guerre. Un "jour historique" selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Mais comment qualifier ce jour pour Vladimir Poutine, sans risquer la prison?

"On a rarement autant la sensation de vivre dans une bulle à Moscou que quand il y a ce genre d'événement, parce qu'on est loin de tout cet enthousiasme", a expliqué samedi sur BFMTV notre correspondant Paul Gogo.

Selon le journaliste, un "mot d'ordre" a en effet été passé auprès des médias, des politiciens ou encore des militaires. En clair, toutes les personnes amenées à s'exprimer à la télévision ne doivent "pas en faire un événement" et "traiter cette information comme une petite information". Quitte à présenter la perte de Kherson "comme un recul stratégique nécessaire pour l'armée russe".

Ce samedi après-midi, les chaînes de télévision parlent des "élections aux États-Unis", diffusent "des images dans le Donbass", et expliquent aux spectateurs "comment les réservistes sont formés", a listé sur BFMTV notre autre correspondant sur place, Jean-Didier Revoin. Objectif: ne pas "s'apitoyer sur le repli des Russes".

"Il y a certainement un doute qui va apparaître"

Mais tous les journalistes ne s'en tiennent pas à cette ligne et de nombreuses informations circulent sur les réseaux sociaux en Russie. Certains journalistes "n'ont pas caché leur désespoir et ont tenté d'expliquer sur leur chaîne Telegram, [en dépit] des peines de prison, qu'il était très peu probable que l'armée russe revienne un jour à Kherson", a rapporté Paul Gogo.

Pour Vladimir Poutine, le risque est en effet de voir l'opinion russe se détourner, alors qu'une partie de la population a déjà mal vécu la mobilisation partielle de centaines de milliers de réservistes en septembre et octobre. "Il y a ce mécontentement qui existe encore, et cela risque d'être assez incompréhensible pour les Russes de voir que la seule capitale régionale récupérée en février dernier n'est désormais plus sous contrôle russe", a estimé Paul Gogo.

"Il y a certainement un doute qui va apparaître et être de plus en plus fort chez les Russes", poursuit le journaliste. De là à conduire à un mécontentement dans toute la population ? "C'est encore trop tôt" pour le dire, a jugé Paul Gogo.

La télévision russe marche sur des œufs

Le présentateur TV russe Andrei Norkin a lui-même évoqué le dilemme de sa profession lors d'une allocution jeudi dernier. "Si je soutiens la décision du ministère de la Défense, et si je dis qu'il agit correctement en quittant Kherson, alors j'appelle publiquement à la violation de l'intégrité territoriale de la Russie. Dans ce cas, j'ai spécialement vérifié ce matin, j'encours plusieurs années de prison", a affirmé le journaliste.

"Si à l'inverse, je ne soutiens pas cette décision (...) alors je discrédite publiquement les forces armées. Et j'ai approximativement la même peine de prison. Je ne veux pas aller en prison", a assumé Andrei Norkin.

Depuis le début de la guerre, les journalistes russes sont soumis à la muselière. Sur CNN ce samedi, un documentariste et une activiste sur TikTok ont témoigné d'une censure qu'ils refusent de mettre en place.

"En tant que journaliste, je pense que c’est mon travail de raconter les histoires et de dire la vérité", a rappelé Vasily Kolotilov, réalisateur du documentaire "Putin's War at Home".

De son côté, Natalia, une militante sur TikTok, a choisi de quitter le territoire pour s'exprimer librement. "Pendant mon séjour en Russie, j’ai dû éviter les mots, les sujets. Compte tenu du nombre de personnes qui ont été emprisonnées pour des choses indécentes, cela a toujours une inquiétude pour moi", a témoigné Natalia.

À 800 kilomètres de là, en Ukraine, le correspondant international de Sky News Alex Rossi a diffusé ce samedi les premières vidéos de Kherson libérée et de ses habitants soulagés.

Article original publié sur BFMTV.com