Guerre en Ukraine: pourquoi le nazisme est-il devenu l'obsession de Poutine?

Vladimir Poutine en conseil des ministres le 10 mars 2022 - AFP
Vladimir Poutine en conseil des ministres le 10 mars 2022 - AFP

Le décor était planté de longue date. Le 24 février, alors qu'était lancée l'"opération spéciale" contre l'Ukraine, Vladimir Poutine listait les objectifs de son armée. "Nous nous efforcerons d'arriver à une démilitarisation et une dénazification de l'Ukraine", avait ainsi déclaré le maître du Kremlin, promettant de traduire en justice "ceux qui ont commis de nombreux crimes, responsables de l'effusion de sang de civils, notamment des citoyens russes".

Jusqu'à ce 9 mai, jour célébrant la victoire sur l'Allemagne nazie en 1945, l'argument de la chasse aux "nazis" ukrainiens est revenu en boucle dans les discours officiels russes, au point de devenir l'obsession de Vladimir Poutine. L'homme fort de Moscou avait utilisé ce terme lors d'un appel avec Emmanuel Macron, avant d'enfoncer le clou ce week-end lors de ses voeux du 8-Mai.

"Nos militaires, comme leurs ancêtres, se battent au coude-à-coude pour la libération de leur terre-natale et de la crasse nazie avec la confiance que, comme en 1945, la victoire sera à nous", a-t-il martelé ce dimanche. 876450610001_6305797826112

L'Histoire comme justification

Pour de nombreux observateurs, ce voyage dans le temps opéré par le président russe est une reprise de l'Histoire à des fins de propagande, afin de justifier les opérations militaires actuelles. Une hypothèse confirmée sur l'antenne de BFMTV par Philippe De Lara, maître de conférence en science politique à l’Université Paris II Panthéon-Assas.

"C’est une démarche hypnotique, pour transporter la population russe dans le passé et lui faire croire que ce qui se joue aujourd’hui en Ukraine et en Europe c’est la reprise des combats de la Seconde Guerre mondiale", détaille-t-il.

Selon Carole Grimaud-Potter, professeure de géopolitique de la Russie à l’université Paul-Valéry de Montpellier, "la victoire contre le nazisme que célèbre la Russie est une date fondatrice, qui a été sacralisée par ce régime depuis de longues années."

"C'est une date très importante. Le nazisme est le mal absolu, agiter cette crainte-là est compris par tous les Russes, toutes générations et ethnies confondues, c’est quelque chose d ’assez facile à utiliser. La menace nazie est un permis de se défendre, il présente cette guerre comme une défense", argue-t-elle.

Glissement historique

Derrière cette bataille des mots, au-delà de l'utilisation de l'imagerie nazie et de la "grande guerre patriotique", comme elle est nommée en Russie, se cache une volonté de réécrire l'histoire de l'Union soviétique qui confine au révisionnisme.

Pour comprendre celle-ci, et raccrocher le conflit ukrainien, il convient dans un premier temps d'expliquer les dissonances qui existent entre Kiev et Moscou sur les évenements qui ont marqué le XXe siècle.

"Cette Histoire (la Seconde Guerre mondale et l'URSS, ndlr) est quelque chose qui partage les deux pays qui ne sont pas d’accord sur ce passé commun du communisme et du soviétisme. Ce passé commun qui s’est estompé en Ukraine a servi de prétexte à la Russie pour accuser l’Ukraine d’effacer ce passé et le régiment Azov d’être des néo-nazis et de redémarrer, du point de vue russe, un foyer de nazi en Europe", souligne encore Carole Grimaud-Potter, qui ajoute que si des groupes néo-nazis ont bien existé durant la guerre mondiale ou perdurent encore, "cela reste quelque chose d'infime." Infime mais suffisant pour Moscou pour accuser le gouvernement de Kiev.

A ces réécritures historiques, il faut ajouter un contrôle de plus en plus strict de l'Histoire soviétique. Depuis 2014, il est désormais interdit de diffuser des informations fausses sur l’URSS pendant la guerre mais aussi des informations considérées comme irrespectueuses sur les dates de la gloire militaire. Par exemple, il n'est plus possible de faire allusion au pacte germano-soviétique entre Hitler et Staline signé au début du conflit mondial.

Une volonté de garder uniquement les faits de gloire de l'Union soviétique, et par prolongement, de la Russie actuelle. En décembre dernier, la Cour suprême russe était allée encore plus loin et avait ordonné la dissolution de l'ONG Mémorial, pilier de la défense de la lutte contre les répressions dans la Russie contemporaine et gardien de la mémoire des victimes du Goulag.

De son côté, l'Ukraine a également décidé d'entrer pleinement dans cette bataille mémorielle, en jouant sur les plates-bandes russes, et de présenter son propre récit historique. Dans une vidéo diffusée ces dernières heures, le président ukrainien Volodymyr Zelensky, a ainsi rappelé les épisodes d'Oradour-sur-Glane et de Tulle, des exactions nazies, accusant les Russes de se comporter de la même manière dans son pays.

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Un argument obsessionnel à plusieurs écueils

Seulement, pour le général Jérôme Pellistrandi, consultant défense de BFMTV, cette démarche jusqu'au boutiste de Vladimir Poutine se heurte à de nombreuses contre-vérités. "Le fait que tous ceux qui sont contre lui sont désormais des nazis ou des néo-nazis", analyse-t-il, ajoutant que cette référence au conflit mondial est désormais devenue "permanente."

"Ça ne tient absolument pas. Juste un chiffre, la population ukrainienne qui appartenait à l’Union soviétique, 16,5% de cette population est morte pendant la guerre à cause des nazis, contre 12% pour la population russe. Le sacrifice ukrainien contre les nazis a été plus important que celui des Russes", nuance-t-il.

A cela, il faut ajouter les fréquentations du président russe qui posent question. Fondateur du sulfureux groupe Wagner et ami de l'homme fort du Kremlin, Dmitri Outkine, âgé d'une cinquantaine d'années, est ainsi un grand admirateur du IIIe Reich et d'Adolf Hitler, et ne le cache pas. Sur les rares clichés qui existent de cet homme, il arbore des tatouages représentant les insignes que portaient les SS durant la Seconde Guerre mondiale.

Article original publié sur BFMTV.com

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